Monte verita

Les utopistes du Monte Verità.

Le groupe fondateur, composé d’Henri Oedenkoven, Karl Gräser, Gustav Gräser, Ida Hofmann, Jenny Hofmann, Lotte Hattemer et Ferdinand Brune, entend créer en 1899 une société alternative, une « colonie » en rupture avec les valeurs du patriarcat et de la consommation. L’objectif de ces pionniers? Fuir les valeurs rigides de la bourgeoisie et créer une communauté auto-subsistante, inspirée des phalanstères du philosophe Charles Fourier. Cette colonie au dessus d’Ascona, dans le Tessin, devint le terrain d’expérimentation de la Lebensreform, un mouvement né en Allemagne au milieu du 19e siècle et qui prônait un retour à la nature.

Tandis que l’Europe se précipite dans la guerre, de jeunes intellectuels au bord du lac Majeur se libèrent des contraintes de la civilisation. Des anarchistes, des socialistes, des végétariens, des artistes, des écrivains et des danseurs expérimentent au Monte Verità, près d’Ascona, de nouveaux modes de vie. Les écrivains Nietzsche et Hermann Hesse, la chorégraphe Isadora Duncan, le philosophe Max Weber, les peintres Paul Klee et Jean Arp, entre autres, s’y sont rendus, portés par un même idéal de liberté de corps et d’esprit.

La troupe des danseurs de Rudolf von Laban s’offre à la nature dans une nudité révolutionnaire pour renouveler la société de l’intérieur. Cette précoce photographie en couleur (il s’agissait à l’origine d’une diapositive sur verre) anticipe une technique future et reflète intensivement, par la faîcheur conservée de ses couleurs, l’aspiration au changement qui motive ces « réformateurs de la vie ».  

La Première Guerre mondiale sonnera pourtant le glas de cette utopie libertaire et la colline du Monte Verità sera rachetée, en 1926, par Eduard von der Heydt, un banquier allemand qui fait construire par l’architecte Emil Fahrenkamp un superbe hôtel dans le style Bauhaus.

Monte Verità en 1905
Monte Verità Gesamtansicht v.l.n.r.  Casa Andrea, Casa Gentile,  Haupthaus und Casa Anatta (1905).
Monte Vrita maison centrale
Zentralhaus von Henri Oedenkoven erbaut.
Isadora Duncan
Isadora Duncan
Mary Wigmann, 1914
Mary Wigmann, 1914
Mary Wigmann, 1914 Hexentanz »
Mary Wigmann, 1914
« Hexentanz » .
Rudolf von Laban
Rudolf von Laban
Rudolf von Laban
Rudolf von Laban « Der Mönch »
un colon naturiste.
un colon naturiste.
l’adoration au soleil.
l’adoration au soleil.
Das Sonnenbad der Vegetarier, 1906.
Das Sonnenbad der Vegetarier, 1906.
Kraft durch Freude unter Leitung von Masseur Maurer, um 1930.
Kraft durch Freude unter Leitung von Masseur Maurer, um 1930.
Eric MÜHSAM (1878-1934)
Eric MÜHSAM (1878-1934)
Hermann HESSE ( au centre ) à Monte Verità en 1907.
Otto GROSS Psychoanalyst. (1877 – 1920 )
Otto GROSS Psychoanalyst. (1877 – 1920 )

Gusto Graeser avec un écureuil et un jeune ami
Gusto Graeser avec un écureuil et un jeune ami

Histoire et géographie

Monte Verità, un historique

En ce XIXe siècle, l’Europe est secouée par l’arrivée de l’industrialisation qui bouleverse l’organisation sociale. Cette crise est particulièrement ressentie en Allemagne où des signes de rejet du monde industriel apparaissent dès 1870. Ainsi, en réponse à l’urbanisation engendrée par une nouvelle organisation du travail, apparaît le Naturisme. On tente de fuir la pollution des villes, de créer des communautés et des » cités jardins » pour vivre en harmonie avec la nature. Ceux qui partagent ce point de vue se regroupent bientôt autour du mouvement de Réforme de la vie (Lebensreform, 1892). Contrairement à la Réforme appelée par les rosicruciens du XVIIe siècle et dans les utopies littéraires qui lui succédèrent, le progrès scientifique est ressenti comme une menace au XIXe siècle. Le mouvement de Réforme de la vie draine les adeptes du végétarisme, du naturisme, du spiritisme, des médecines naturelles, de l’hygiénisme, de la Société Théosophique, ainsi que des artistes .

Dans cette mouvance, un théosophe suisse, Alfredo Pioda, tente d’établir en 1889 un couvent laïque. Le groupe prend le nom de Fraternitas et s’installe sur le mont Vérité (monte Verità), près d’Ascona (Tessin, Suisse). Frantz Hartmann et la comtesse Wachtmeister, des familiers d’Héléna Petrovna Blavatsky, participent à ce projet éphémère. C’est sans doute cette expérience qui inspirera à Frantz Hartmann » Une institution rosicrucienne en Suisse « , le chapitre qu’il ajoutera aux éditions successives de son roman initiatique Une Aventure chez les Rose-Croix. Des cendres de Fraternitas, Henri Oedenkoven et Ida Hofmann font naître en 1900 Monte Verità, une communauté du même type. Nombreux seront ceux qui fréquenteront Monte Verità, comme l’écrivain Herman Hesse, le futur philosophe Martin Buber, le politicien Gustav Landauer, Émile Jacques-Dalcroze, l’inventeur de la gymnastique rythmique, ou Rudolf von Laban, le chorégraphe et théoricien de la danse.Dans cette mouvance, un théosophe suisse, Alfredo Pioda, tente d’établir en 1889 un couvent laïque. Le groupe prend le nom de Fraternitas et s’installe sur le mont Vérité (monte Verità), près d’Ascona (Tessin, Suisse). Frantz Hartmann et la comtesse Wachtmeister, des familiers d’Héléna Petrovna Blavatsky, participent à ce projet éphémère. C’est sans doute cette expérience qui inspirera à Frantz Hartmann » Une institution rosicrucienne en Suisse « , le chapitre qu’il ajoutera aux éditions successives de son roman initiatique Une Aventure chez les Rose-Croix. Des cendres de Fraternitas, Henri Oedenkoven et Ida Hofmann font naître en 1900 Monte Verità, une communauté du même type. Nombreux seront ceux qui fréquenteront Monte Verità, comme l’écrivain Herman Hesse, le futur philosophe Martin Buber, le politicien Gustav Landauer, Émile Jacques-Dalcroze, l’inventeur de la gymnastique rythmique, ou Rudolf von Laban, le chorégraphe et théoricien de la danse.

Geographie

Monte Verità est un magnifique site naturel qui domine le Lac Majeur du haut d’une colline à Ascona, Suisse. Monte Verità a reçu son nom au début du siècle quand la colline fut habitée pour la première fois par une petite communauté de personnes à la recherche d’un mode de vie alternatif, nouveau et plus sain: des végétariens y vivaient en contact étroit avec la nature, exposaient leurs corps nus au soleil, construisaient leurs huttes et maisons avec leurs propres mains tout en rêvant à un futur plus paisible. La communauté, ses soirées de discussion, ses concerts et ses performances, devinrent bientôt une curiosité non seulement pour les gens d’Ascona mais également pour des voyageurs de toute l’Europe qui commencèrent à visiter ce lieu inhabituel. La communauté éclata avant la Première Guerre mondiale mais quelque chose de l’esprit du lieu est resté en plus des vestiges de cette époque recueillis par Harald Szeeman pour le Musée du Monte Verità; photographies, tableaux, livres, posters, lettres, objets témoignent du passage dans ce lieu en plus des fondateurs de la communauté, de gens comme Otto Gross, Rudolf Steiner, Krishnamurti, Isadora Duncan, Hermann Hesse. Dans cette collection fascinante on trouve aussi des documents qui analysent le magnétisme tellurique particulier de cette région (!): une manière de vouloir comprendre pourquoi tant de grands esprits se sont retrouvés ici et ont été inspirés ici.

Extraits littéraires

Du Monte Verità à Notre Dame des Landes en passant par l’orient de Hermann Hesse

Certains l’appellent une ‘utopie réalisée’. D’autres, une commune. Lieu magique, sûrement, près d’Ascona, en Suisse, à la presque frontière de l’Italie. S’y sont retrouvés toutes sortes d’oiseaux migratoires. Du début du siècle à la fin de la première guerre. Artistes, danseurs, écrivains, éditeurs, révolutionnaires, anarchistes, écologistes, naturistes et… occultistes. On dit que s’y inventèrent (entre autres) le mouvement Dada berlinois, le Bauhaus ou l’expressionnisme. Et une bonne part de l’œuvre de Hermann Hesse. On en parle.

Mais d’abord, un petit panoramique. Avant même l’invention de Monte Verità, de drôles de cocos traînent par là. Cocos, à prendre dans tous les sens du terme. Après l’échec de la première Commune de Lyon, en 1870, Bakounine s’installe à Locarno, puis, à Lugano. En 1871 Nietszche achève à Ascona «La naissance de la tragédie». Au large d’Ascona, sur le lac, il y a les îles Brissago. En 85 un caboteur y dépose la ‘Dame du lac’. Antoinette de Saint-Léger, femme mystérieuse, peut-être russe, épouse d’un baron Irlandais au nom à rallonge. Ils transforment à grands frais les îles (achat du baron) en une riviera pour artistes et intellos. Plein de beau monde y accoste (dont James Joyce, Rainer Maria Rilke, etc.) En 89, sur la colline (elle s’appelle encore la colline de Monescia) Franz Hartmann, théosophe, et son pote Alfredo Pioda installent leur Fraternitas. Quésako ? Un couvent laïc (sic) ouvert à tous «sans distinction de race, credo, sexe, caste ou couleur». Hartmann est théosophe, géomancien, astrologue, biographe de Jakob Böhme et Paracelse, traducteur de la Bhagavad Gita, fondateur de la Société Théosophique pour l’Allemagne, et un des fondateurs de l’Ordo Templi Orientis, avec Carl Kellner et Théodor Reuss

La colline est rachetée en 1901 par Henri Oedenkoven. Son papa anversois est plein aux as. Le cul cousu de diamants. Lui et sa compagne, la pianiste Ida Hofmann, la féministe Ida Hofmann, débarquent (ou plutôt grimpent la colline) avec une joyeuse bande. Qui fuient les grandes villes. Rêvent d’une autre vie. C’est elle, Ida, qui baptise la colline. Monte Verità ! En avant ! Faut dire que le Tessin c’est… tout au sud du nord. Un pays de rêve, forêts, lacs, climat doux. Avec eux il y a les frères Gustav et Karl Gräser, de Transylvanie.

 Gustav Arthur Gräser, dit Gusto la mérite. Tout jeune il a vécu dans la commune de Karl Wilhelm Diefenbach, près de Vienne. Artiste, pacifiste, naturiste, Diefenbach prône la vie en harmonie avec la nature, la nourriture végétarienne, le rejet de toute religion et de la monogamie. Gusto, dégoutté par l’autoritarisme de Diefenbach, s’enfuit en 1898, un an avant la fin de la commune. Avec son frère, il va participer à la fondation de Monte Verità, en 1901. Qu’il quittera en 1911 pour la banlieue de Berlin où il poursuit sa forme d‘activisme philosophique

Activisme qui va être très vite considéré comme politique… par les politiques. Expulsé de Berlin, il retourne en Autriche où ça se gâte franchement. En 1915 il est condamné à mort comme objecteur de conscience. Finalement déclaré dingue il est interné. Relâché, il reprend sans désemparer sa campagne anti-guerre. En 1919 il entreprend une ‘croisade de l’amour’ avec un autre type à peu près aussi fêlé que lui (dans le sens plutôt positif), Friedrich Muck-Lamberty. [Sur Muck-Lamberty on trouve : en mai 1920, sous la direction de Muck-Lamberty, un groupe de jeunes de la ville de Hartenstein entreprend une expédition à travers la Franconie et la Thuringe. Premier objectif, le rassemblement de Pentecôte des oiseaux migrateurs en Haute-Franconie. Là, Muck appelle à la fondation du Neuen Schar, le Groupe Nouveau. Puis ils poursuivent le voyage vers Cobourg, Sonneberg, Saalfeld, Rudolstadt, Iéna, Weimar, Erfurt et Gotha en passant par Eisenach et Wartburg. Selon Muck le but de l’expédition est de rassembler la communauté des jeunes contre tout ce qui est commun (sic) et contre l’exploitation ».] Ce qui m’intéresse tout spécialement c’est qu’on dit que cette ‘croisade de l’amour’ est le sujet du livre de Hesse, Le voyage en orient. Je ne crois pas. (Mais on va voir ça de plus près.) Après la croisade, Gusto continue ses conférences anti-guerre. Il s’installe dans la commune de Grunhurst (peut-être à Berlin, mais je ne trouve aucune info). En 33, à l’arrivée au pouvoir du parti NAZI, la commune va être détruite et beaucoup de ses habitants (dont des membres de sa famille) sont tués ou déportés. Gusto se réfugie dans le grenier d’un ami poète à Munich. Il ne sort pas et écrit ses pièces les plus reconnues (sic) comme Siebenmah et Wunderbar. (Sur lesquelles je ne trouve aucune info non plus !). Il passe à Munich les dernières années de sa vie, Diogène moderne, à ceci près (ou en ceci) qu’il fréquente la bibliothèque… et écrit.]

Pour le moment on est à Monte Verità. Raconté par Harald Szeeman qui s’est plongé dans les archives pendant 6 ans. (Qui aurait même séjourné sur la colline?)
Les ‘montagnards de la vérité’ s’inspirent de la Lebensreform (la réforme de la vie), dont Diefenbach est l’un des prophètes. Un autre est Adolf Just, et son Retour à la nature, 1895, en allemand, Kehrt zur Natur zurück! Die wahre naturgemäße Heil- und Lebensweise. Wasser, Licht, Luft, Erde, Früchte und wirkliches Christentum. Le retour à la nature. La vraie/véritable manière de vivre et de guérir. L’eau, la lumière, l’air, la terre, les fruits et le véritable christianisme. (C’est à dire ? Suivre l’exemple du Christ?)
Première réforme l’habillement. Naturisme ou vêtements amples et simples, des sortes de toges. Seconde réforme, la nourriture, végétarienne. Et puis l’habitation, spartiate, lumineuse. Le corps, exercice physique, bains et danse, nus.

L’organisation sociale, coopérative. Et puis l’émancipation (sic) des femmes. L’unité. Le refus de la séparation. Szeeman parle d’une ‘communauté chrétienne-communiste’. Dans cet ordre. Une communauté communiste ?

Toujours Szeeman : Il y a sur la colline une intensité (sic). Cette intensité… et bien elle rayonne en europe, et au-delà. Elle attire des nouveaux ‘croyants’, des nouveaux fervents. Monte Verità prend le statut de sanatorium. Fréquenté par une drôle de faune. On les appelle (rétrospectivement, forcément) les premiers hippies. Ils sont théosophes (de la société de théosophie cette fois), anarchistes, communistes, artistes, psychanalystes, écrivains, etc. Parmi eux, Raphael Friedeberg (physicien socialiste qui devient anarchiste). Pierre Kropotkine (prince, anarchiste, proche de Bakounine). Erich Mühsam (écrivain anarchiste). Otto Gross (psychanalyste proche de Mühsam). August Bebel (artisan allemand, qui deviendra homme politique socialiste et féministe). Même peut-être (sic) Lénine et Trotzky. Parmi eux, Hermann Hesse, Franziska Gräfin zu Reventlow (la comtesse bohémienne de Schwabbing, Munich), Else Lasker-Schüler (poétesse et dessinatrice). Parmi eux, D.H Lawrence, Rudolf von Laban (chorégraphe et inventeur de la notation – plus tard, il travaillera pour Goebbels, jusqu’en 1937), Mary Wigman (élève de Laban et plus tard chorégraphe). Parmi eux, Isadora Duncan, Hugo Ball (fondateur de Dada à Zurich), Hans Arp, Hans Richter (peintre dadaïste), Arthur Segal (lui aussi dadaïste), El Lissitzky, etc. (Et dans sa liste Szeeman oublie les représentants de la théosophie et autres occultistes.)

Szeeman écrit (en 1985) que, bien que transformé en hôtel et parc, le mont préserve son pouvoir magique d’attraction (je souligne). Liées aux anomalies magnétiques avérées (sic) du lieu et au micro-climat. Mais aussi à la mémoire du lieu. (Szeeman parle des tentatives de combler la brèche entre le ‘Je’ et le Nous’.) Sans compter toutes les tentatives architecturales. De la simple hutte aux préfigurations du Bauhaus.
En lisant Szeeman je tombe sur Hermann Hesse. On raconte l’histoire comme ça : En 1906, en vacances dans un village voisin avec sa première femme photographe d’art et musicienne enceinte de leur deuxième enfant Hesse voit passer des Naturmenschen (hommes naturels ? naturistes ? hommes nus?) qu’il suit jusqu’au Monte Verità. L’un de ces hommes naturels est Gusto Gräser.

Thomas Mann à Hesse, vers 1943 (à propos des Perles de verre) : « les gens n’oseront pas rire, et tu seras secrètement ennuyé de leur respect d’un sérieux mortel ». C’est vrai que Hesse est très dans la ‘spiritualité’ (on va essayer d’affûter le terme). Et ses lecteurs le prennent (se prennent) très au sérieux. Cette spiritualité le porte au désespoir (et réciproquement). Esprit dissocié du corps, de la matière des choses. (Dissociation au centre du Loup des steppes.) Pur esprit, qui cherche une issue vers le haut. Un royaume de l’esprit. Introuvable (pas faute d’avoir essayé), l’issue vers le haut.

Vivre d’amour et d’eau fraîche ?

Parmi les pères fondateurs de Monte Verità, le plus célèbre est un prophète-vagabond qui vivait en couple libre avec une femme d’une grande beauté, entourée de huit enfants demi-nus. L’inspirateur du roman “Demian”, de Hermann Hesse : ce serait lui. 

Grand, blond, athlétique, avec sa barbe de druide et ses longs cheveux, Gustav Gräser (1879-1958) faisait l’attraction. Quand il traversait les villages, des gens s’agenouillaient, le prenant pour le Christ. D’autres l’insultaient : un sans-domicile fixe. Il souriait à tous, du même bon sourire. Gustav Gräser était pacifiste et rêvait d’un monde libéré de l’emprise de l’argent, donc du mal. «Né à Kronstadt (renommée Stalin en 1950, puis Brasov en 1960), c’est-à-dire dans l’une des sept […] villes fortifiées de Transylvanie construites au XIIIe siècle par les chevaliers teutoniques, Gustav Arthur Gräser avait certes un physique de chevalier teutonique, mais strictement rien de martial ni de militariste dans le fond de son âme. Bien au contraire. Son opposition à toute forme de violence, qu’il professa tout au long de sa longue vie, parfois au prix de graves embrouilles avec les autorités – dont au moins deux séjours en prison et même une condamnation à mort, en 1915, infléchie de justesse par l’arrivée de sa femme accompagnée d’une de ses filles âgée cinq ans– lui valurent l’épithète de “Gandhi occidental”».

Gustav Gräser.

La colonie libertaire

Pour le chercheur Wolfgang Wackernagel –qui fait de lui un magnifique portrait–, Gräser était un mystique. De fait, il ne semblait vivre qu’en quête de paix. Il fait partie des fondateurs de Monte Verità. En 1900, accompagné de son frère Karl, il vise le retour à l’état de nature, ohne zwang (sans contrainte), c’est-à-dire sans richesses ni possessions, sans contrat ni jalousie. Lorsqu’Henri Oedenkoven achète le terrain sur lequel les pionniers inaugurent leur projet de vie nouvelle (1), les frères Gräser veulent éviter tout contact avec l’argent. Ils rêvent de troc et s’en tiennent à l’idéal d’une «commune d’amour». Mais Henri qui fait bâtir les bungalows doit payer les charpentiers. Il faut aussi régler la note d’eau courante et d’électricité… En 1901, le schisme devient inévitable : lorsque Henri et sa compagne, Ida, font de Monte Verità un sanatorium, les deux frères vont vivre ailleurs. Karl acquiert un lopin non loin de là et y construit sa cabane en planches, ses meubles à l’aide de branches. Il vit dans cet abri en union libre avec Jenny Hoffmann (la soeur d’Ida) qui tombe enceinte à plusieurs reprises mais reste sans enfants, après une plusieurs morts-nés. Est-ce en raison des conditions trop dures que Jenny doit partager avec son compagnon ?

Vivre de poésie et d’eau fraîche

C’est tout le paradoxe de cet idéalisme : au début du XXe siècle, les révolutionnaires se préoccupent peu d’égalité entre les sexes. Au nom d’une «liberté» qui se résume souvent au refus d’épouser leur compagne ou d’assumer leur paternité, ils imposent à leurs partenaires le statut réprouvé de filles-mères, une vie de misère et un partage des tâches inégalitaire : c’est à elles d’élever les enfants. Karl laisse sa compagne, Jenny, s’occuper des travaux domestiques. Le couple se nourrit de fruits crus et se chauffe à la bougie (parfois Jenny se réfugie chez sa soeur Ida pour profiter de la chaleur du poêle).

Une vie d’anachorète

Alors que Karl s’installe en couple, Gustav continue ses pérégrinations : il retourne tout d’abord à Kronstadt, mais c’est une mauvaise idée car le voilà enrôlé. Il refuse de faire son service militaire et finit en prison. «Après cinq mois de geôle, où il écrit des vers» –ainsi que le résume l’historien Kaj Noschis dans un ouvrage passionnant sur Monte Verità– il retourne à Ascona et se voit offrir un lopin auquel il renonce : «Il n’en veut pas. Ne rien posséder et pas travailler non plus, juste vivre tranquille». On le voit parfois travailler chez son frère (il participe à la construction et l’entretien de la maison), parfois dans des cabanes qu’il occupe sans demander la permission, ou dans une caverne, dormant à même le sol près d’un feu de bois

«A ceux qui demandaient son nom, Gustav Gräser répondait … “Gusto -car j’ai goût à la vie”, et il leur offrait un brin d’herbe en guise de carte de visite, son nom de famille venant de Gras, l'”herbe” en allemand.» Kaj Noschis raconte que Gräser vit de chapardage et de charité. Il offre à qui veut des petites danses ou des poèmes. Il déclame aussi des paroles de sagesse, mais avec une simplicité si désarmante que la plupart de ses interlocuteurs en sont médusés.

Ainsi que l’explique Hermann Müller, son archiviste, le créateur d’un site en son nom , «Gräser est un poète et penseur mystique, fortement influencé par Lao Tseu, dont il traduit le Tao Te King en allemand. Son mode de vie correspond à celui des premiers apôtres chrétiens, des saints errants indiens et des maîtres de sagesse chinois.”

Elisabeth, la veuve solaire

En 1908, il rencontre Elisabeth Dörr (1876-1953), une mère de cinq enfants qui se retrouve à la rue. Elle est la veuve d’un médecin, disparu lors d’un accident de montagne. Le corps n’ayant pas été retrouvé, elle ne peut pas hériter de son mari (selon la législation de l’époque). Elle se lie à Gusto qui lui fait trois enfants. «La famille recomposée (dix personnes au total) vit de dons mais souffre de privations continuelles, erre sur les routes ou campe dans des logements de fortune.»

Alma Mater

Bien que cette famille vive dans le dénuement le plus complet, elle fait fantasmer les visiteurs de Monte Verità. Elisabeth Dörr, notamment, suscite d’intenses rêveries érotiques. Des photos la montrent en «déesse Gaia», allaitant un bébé en public dans une longue robe blanche. Ses cheveux blonds, dénoués, en font l’icône d’Ascona. Il se raconte toutes sortes de fables à propos de cette Felsenfrau (La Dame du Rocher) : qu’elle a eu chacun de ses enfants d’un homme différent. Hermann Hesse –qui vient vivre pendant six mois à Monte Verità (une cure de désintoxication à l’alcool)– fréquente assidûment le couple et tombe amoureux d’ Elisabeth dont il s’inspire pour faire Madame Eva dans Demian, un roman initiatique qui aurait été fortement inspiré par les théories de Gusto : «La vraie mission de tout homme est celle-ci : parvenir à soi-même.» 

Le «sans contrainte» comme seule règle de vie

A partir de 1911, le couple ne cesse d’être publiquement impliqué : le prédicateur emmène toute la famille sur une caravane tirée par des chevaux, sillonne l’Allemagne et traverse la tourmente de la première guerre mondiale. Gusto prêche contre la patrie, contre le patriarcat. Il parle de la nature et de mère nourricière. Que la mère soit, dans les faits, une femme sans abri, épuisée par les privations et abimée par huit grossesses, ne le fait pas dévier de sa route. Il s’est fixé une mission et rien ne peut l’en détourner : ni femme, ni enfant, En 1919, il se sépare finalement d’Elisabeth. Ou plutôt, elle touche finalement l’héritage de son mari et –emportant avec elle ses six filles et son second fils–, elle peut enfin refaire sa vie. Lui, «cohérent à l’extrême dans son refus» (ainsi que le note très justement Kaj Noschis) continue à donner des conférences dans les principales villes du pays, prêche le pacifisme au péril de sa vie, survit aux bombardements de la seconde guerre mondiale tout en écrivant sur Lao-Tseu, refuse d’être mobilisé, refuse de se battre, refuse de prendre part à la «grande escroquerie», jusqu’à sa mort en 1958.

Je remercie Hermann Müller et Reinhard Christeller, créateurs du site de référence sur Gustago Grüser ainsi que le Musée de Monte Verità

Fondation Monte Verità : rue Collina 84 – 6612 Ascona. Tel : +41 91 785 40 40.

A LIRE : Monte Verità : Ascona et le génie du lieu, de Kaj Noschis, EPFL press, 2017.

«Mystique, avant-garde et marginalité dans le sillage du Monte Verità», de Wolfgang Wackernagel, in: Mystique: la passion de l’Un, de l’Antiquité à nos jours. Actes du colloque international de l’Université Libre de Bruxelles, édité par Alain Dierkens et Benoît Beyer de Ryke. Éditions de l’Université de Bruxelles, 2005, p. 175-18.

NOTE 1 : Le projet original de Monte Verità était celui d’une coopérative et le terrain avait été acheté avec les contributions de chacun des membres du groupe… mais c’est Henri Oedenkoven qui verse l’essentiel de la somme et qui finit par racheter les parts des autres contributeurs. Hermann Müller, qui est l’archiviste du leg spirituel et matériel de Gusto Gräser, explique ainsi la chose : »Henri Oedenkoven, en tant que principal contributeur financier, a enregistré sans scrupule la propriété en son nom, abolissant ainsi le principe de coopération. Les frères Gräser, qui s’accrochaient à l’idéal d’une « Phalanstère » modernisée au sens de Fourier, se sont ensuite séparés d’Oedenkoven et d’Ida Hofmann et se sont retirés dans leurs propres propriétés. Lotte Hattemer et Jenny Hofmann les rejoignent. Après un an seulement, une structure en deux parties est créée : d’une part, l’institution de guérison naturelle d’Oedenkoven et Hofmann en tant qu’entreprise privée, d’autre part, le sanctuaire des frères Gräser, qui est ouvert aux persécutés et aux opprimés de tous les pays. Pour une meilleure distinction, leur isolement doit être appelé «Monte Gusto». Monte Gusto devient une destination pour les chercheurs de liberté de toutes sortes : objecteurs de conscience, homosexuels, juifs, mères non mariées, religieux et artistes. Citons par exemple les écrivains Erich Mühsam, Hermann Hesse, Reinhard Goering, Oskar Maria Graf, Frederik van Eeden, le sculpteur Max Kruse, la créatrice de poupées Käthe Kruse, la pédagogue de la réforme Ellen Key, les danseuses Isadora Duncan et Mary Wigman. »

Monte Verità : l’utopie à poil

Envoyé en 1905 au Monte Verità par le Département fédéral de justice et police, le commissaire Rusca de Locarno surprend «des originaux cultivés, fatigués par une vie d’amusements et de richesse qui redécouvrent une existence fruste et simple. Souvent nus, en été comme en hiver, ils produisent eux-mêmes de quoi manger.» Il note également que «le propriétaire des lieux est le fils d’un riche armateur d’Anvers habitué du Grand Hôtel de Locarno.» Souffre-douleur des mauvaises langues et accusée d’être un repaire d’anarchistes, la colonie établie sur les hauteurs d’Ascona au bord du lac Majeur mène son utopie sans trop se soucier du reste du monde depuis son arrivée cinq ans auparavant.

Une vie alternative

La tribu débarque au Tessin au printemps 1900. Henri Oedenkoven, qui assure les fonds via le patrimoine paternel, sa femme Ida Hofman, Karl Gräser, un ancien officier de l’empire austro-hongrois désormais réfractaire à l’ordre, son frère surnommé Gusto (Goût), partisan d’un retour radical à la terre et deux ou trois autres idéalistes déçus, névrosés, fuyant les ennuis et la bourgeoisie prussienne, achètent un hectare et demi de terrain plein sud pour cent cinquante mille francs. Il n’y a ni eau, ni électricité, ni route. Mais des palmiers et des châtaigniers en abondance. La nouvelle vie démarre sur de nouvelles bases, macrobiotique et naturiste, anthroposophe et égalitaire. La colline jouit déjà d’une réputation internationale. Son magnétisme naturel hors du commun, égal à celui de Sils Maria aux Grisons, et la tolérance transalpine à l’égard des idées libertaires et d’avant-garde attirent révolutionnaires, écrivains, philosophes et toutes sortes de désaxés et de marginaux en quête de bonheur et d’amour universel.

Rudesse et confort petit bourgeois coexistent dans la ferveur maternelle. On joue du piano et on plante des salades. Hommes et femmes cavalent à poil dans un paysage grandiose. Douches gelées et bains de soleil raffermissent peau et chair de citadins oisifs. Il faut écarter les escrocs, les voyeurs et les journalistes à l’affût de scandales et faits divers. Et surtout on discute bienfaits et méfaits de l’alimentation végétarienne. Avec les entorses à la règle qui s’en suivent : contrebande d’aliments bannis et virées incognito dans les grotti du coin.

La montagne des idées

Deux doctrines s’affrontent à l’ombre des mimosas. L’une se contente d’un retour à la nature bon enfant, matérialisé dans un sanatorium aux vertus régénératrices. L’autre théorise une vision à cheval de la morale et du communisme où l’homme oublie sa peine et revient à son destin originel. Cette dernière, trop dogmatique, se disperse avec ses instigateurs. Gusto, désormais en marge de la communauté, trouve refuge dans une grotte. C’est là qu’Hermann Hesse, alcoolique et gâteux, le rencontre quelques années plus tard et imagine la figure de la Grande Terre mère, calé dans les formes généreuses d’Elisabetta, la femme de Gusto. Le culte primordial s’éternise sous les bois du Monte Verità. Encens et transpiration – ces danses frénétiques voisines de la transe au clair de la lune – flottent encore dans les airs. Et Harald Szeeman, célèbre commissaire d’expositions d’art contemporain, conserve les archives de l’aventure, rangés avec le zèle du comptable, à l’abri de sa maison au Val Maggia, pas loin de Locarno.

L’émancipation féminine est à l’ordre du jour aussi bien que les mariages d’amour et de conscience, affranchis du fatras patriarcal et administratif qui en dénature le sens profond. L’homosexualité s’épanouit à l’écart des frayeurs bien pensantes. On réforme l’orthographe – au diable les majuscules – de même que la mode de l’époque, étouffant à l’excès muscles et rondeurs. Une fois banni l’argent, le troc devient la règle. Parfois une chanson suffit pour se payer un bon traitement dentaire. Tant pis si on exploite quelques ouvriers au nom de l’esprit.

En une vingtaine d’années, la colonie brasse joyeusement idées et pratiques alternatives en quantité. L’Europe se tourne vers le Monte Verità, curieuse d’expérimenter les débordements promis. A part les malades, vrais ou imaginaires, des milliers de visiteurs se pressent sur la colline magique. Walter Gropius, Thoman Mann, Erich Maria Remarque, Carl Gustav Jung, André Gide, Emile Jacques Dalcroze, la rythmique dans une valise, Lénine dit-on, séjournent aux frais d’Ida et Henri, à la barbe d’une réputation d’idiots qui amuse les cafés du commerce d’Ascona.

Le déclin

En 1920, les fondateurs abandonnent les lieux. Les dettes rattrapent l’utopie. Une coopérative d’artistes tente le sauvetage. On retape les bâtiments. Touristes et confort chassent légumes et tempérance. Maintenant, on mange et on boit à sa faim, viande et grands crus. Malgré les efforts, la faillite les rattrape en 1926.

Un richissime baron allemand, Eduard von der Heydt, rachète la propriété. Il crée un institut à la gloire de l’Asie. Le Bauhaus dresse un hôtel mélangeant modernité et souvenirs. Après la Deuxième Guerre mondiale, von der Heydt accusé d’avoir été en affaires avec les nazis, offre le Monte Verità au canton du Tessin avec oeuvres d’art et comptes bancaires pour constituer une fondation culturelle. C’est chose faite depuis 1989. De plus, à partir de 1992, l’association Montecinemaverità se consacre à la production de films alternatifs. Douze ans plus tard, sa disparition menace. Seuls les cinéphiles du Festival de Locarno y montent toujours dans l’espoir de l’utopie au creux d’une assiette de crudités.

Le musée

La plus originale maison en bois de Suisse, habitation et siège de la Coopérative Végétarienne Monte Verità. Depuis 1981 musée permanent sur l’histoire du Monte Verità et ses utopies (anarchie, utopie sociale, théosophie, réforme de la vie, psychologie, mythologie, danse, musique, littérature).

Casa Selma: hutte air-lumière des végétariens du Monte Verità en 1900, où sont conservés d’autres documents sur la vie du Monte Verità.

Chiaro Mondo dei Beati maison en bois dans le style Monte Verità, restaurée en 1986 pour présenter la peinture le Paradis imaginée par le peintre Elisar von Kupffer, sur une grande toile circulaire panoramique.

Adresse : 6612 Ascona, Suisse

Musée : Tel.+ 41 91 791 03 27
Fondation : Tel.+ 41 91 791 01 81.

Site web : https://www.monteverita.org/en
Email : info@monteverita.org

Heures d’ouverture :
Avril/mai/juin/septembre/octobre : Mardi-dimanche 14.30-18.00
Juillet/août : Mardi-dimanche 15.00-19.00

Tarif :
Adulte : fr. 6
Groupes, étudiants, militaires et retraités : fr. 4.-

Fondation Monte Verita

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