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Peu à peu sur les bateaux, les lanternes s'allumaient. Quelques guirlandes positionnaient la présence de yachts plus somptueux. Bon nombre de ces lumières se dirigeaient vers l'imposante masse métallique plantée près du rivage, au large des plages du midi. Telle un signe de ralliement pour les estivants, la grande guirlande en "V" qui dans le couchant s'en détachait de plus en plus, pointait vers le haut comme pour dresser un chapiteau sur la mer . Si nous n'avions été en juillet, nous aurions pu croire à la fête foraine de Noël du parking Laubeuf. Mis à part cette guirlande de lumière, le reste du porte-avions s'effaçait dans la nuit qui s'avançait depuis l'orient. Sur le pont, les avions de guerre se transformaient en silhouettes fantomatiques à l'ombre du château central. Seul à l'arrière et tourné vers la côte, le pont arrière brillait et indiquait encore la hauteur du bâtiment sur l'eau. L'éclat de ses deux volumineux projecteurs qui parvenait jusqu'à vous, témoignait de leur puissance démesurée. Plus tard dans la nuit, cette lumière envoûtante trouverait une quelconque justification. Pour l'instant, elle dérangeait et venait occulter l'impression de fraîcheur qui se répandait petit à petit malgré l'absence de brise.

 

Vous deviez arriver à détacher votre regard de ce bateau, cesser d'être distrait par les évolutions de sa vedette qui amenait au port les matelots, ces matelots américains dont beaucoup allaient se retrouver au Fernande's club, à un pas des quais. Il fallait également ne pas se perdre dans le jeu de piste qu'inventaient les hors bords et leurs faibles projecteurs depuis la forteresse illuminée de l'île Sainte Marguerite jusqu'au delà de Théoule pour saisir le reste du paysage. En face sur la droite, dans le soleil couchant de Méditerranée, les crêtes de l'Esterel cessaient de rougeoyer. Sur la gauche, vos yeux se promenaient sur un demi-cercle de lumières tissées majestueusement depuis le pied de la colline jusqu'au Palm Beach et, un peu plus en arrière plan, à Juan les Pins. Derrière vous, au flanc des montagnes que l'on devinait encore, les lumières de Grasse et de sa région venaient boucler ce cercle magique dont vous étiez le centre. Poussé à tout regarder à la fois, à ne rien perdre de ce qui se passait à la ronde, vous deviez presque vous tenir à la petite croix cimentée sur le rocher où vous étiez assis pour ne pas prendre le tournis. Les rumeurs qui montaient de part et d'autre de la colline animaient ces lueurs et entraînaient vos sens dans un tourbillon aux perceptions agréables mais évanescentes.

 

Le vrombissement d'une Ferrari remontant le boulevard Leader fit sursauter les personnes qui tout autour de la croix contemplaient le paysage. Entendre plus tard dans la nuit la ronde de quelques Ferrari ou le vacarme plus sec des Porsche était chose normale mais si tôt avait de quoi surprendre. Il fallait comprendre qu'à force de ne pas finir, le soir énervait quelques noctambules décidés à sortir de suite plutôt qu'à subir chez eux plus longtemps la chaleur. Il n'y aurait donc pas ce soir de transition entre le jour et la nuit. Le rythme fou des hommes n'allait pas trouver d'accalmie mais à dire vrai, par ici et en plein été, cela n'avait rien de choquant.

 

Pourtant en cherchant parmi les résidences à vos pieds, deux endroits plus calmes vous attiraient. Tout d'abord vers l'ouest, juste en face dominant le petit vallon qui vous en séparait, un homme âgé se reposait sur la terrasse carrelée de sa villa, sous la coiffe d'un vénérable pin parasol. De toutes les fenêtres et portes, la lumière découpait une façade beige et blanche d'où ressortent des formes italiennes imprégnées d'orient. Très vite le regard se portait sur la terrasse dont le demi-cercle du bout se plante sur le ravin, face à la mer, et épouse la forme ronde de la piscine. Un coin d'une parfaite bleuté centre le regard et à intervalle régulier une nageuse apparaissait et disparaissait derrière un massif de lilas rose qui empiète un peu sur le cercle bleu au contour de marbre blanc. C'était une dame âgée, en maillot de bain une pièce, couleur bleu et blanc. De l'autre côté, vers l'est, en bas de la pente qui descend de la croix, incrustée parmi les villas qui surplombent les grands immeubles du bord de mer, la cour intérieure d'une résidence un peu plus imposante révèle un carré de pelouse avec, au bout, une piscine. Le bleu et le vert exacerbés par la blancheur d'un fort projecteur se détachaient des murs crème et de la toiture ocre des tuiles romaines. Sur le côté droit de la pelouse, derrière la piscine, montaient les fumées d'un barbecue. Un homme s'y tenait à côté. Un peu plus tard une fille grande et à la chevelure plutôt blonde traversa la pelouse pour aller se baigner. Elle ne portait pas de maillot.

 

La nuit provoquait le départ des quelques familles et de leurs bruyants enfants. Le silence commençait à prendre possession des lieux, silence d'ici qui ne pouvait effacer la rumeur permanente causée par la vie trépidante du bord de mer. Bientôt, assis sur le rocher, seul un jeune homme resta face au paysage. En short et tee-shirt, avec une allure de sportif en liberté de compétition, l'on pouvait valablement se demander ce qu'il faisait là tout seul. Et Pierre vous aurait répondu car cette nuit, il avait envie de parler, de tout vous raconter. Il aurait d'abord commencé par vous sourire, tout amusé du fait de votre prétention à vouloir interroger un personnage bien identifié. Ce soir, comme souvent, il avait travaillé pour s'éloigner des mots et partant du principe bien connu qu'il n'y a pas de pensée hors des mots, il avait délaissé ses pensées pour se complaire dans un état au delà de la pensée, au beau milieu de l'indicible. Il allait vous sourire avec justesse et délicatesse car c'était certain, vous le prendriez pour un rêveur et vous auriez tout faux : le rêve appartient au domaine des mots, de la pensée et lui se trouvait beaucoup plus loin, il vivait immensément en compagnie de l'Etre supérieur que depuis tout gamin, il s'était découvert au fond de lui. Son regard dans cet état avait de quoi vous faire reculer devant sa ferme insistance à vous signifier que vous deviez vous écarter. Ou vous n'étiez pas en mesure d'évaluer la portée de ce regard et votre inculture grossière était sacrilège pour oser venir briser ce continuum d'espace-temps dans lequel la vie, notre vie retrouve sa condition première d'éternité ou alors vous saviez reconnaître ce regard pour vous installer en silence à distance respectable si vous fondiez l'espoir de partager les leçons de cette méditation, une fois le voyage fini. Il y avait une troisième possibilité, la pire : reconnaître ce regard et vous précipiter sur Pierre pour de suite lui exposer les tas de questions révélées par votre statut de novice désireux d'apprendre à mieux cerner le mystère de l'homme. Pierre n'était pas prêt et surtout ce soir, à accepter une telle outrecuidance de votre part. Ces questions, vous deviez les poser à vous même et si vous ne ressentiez pas la nécessité de commencer ainsi le sentier de la spiritualité, il valait infiniment mieux pour vous ne pas commencer et surtout, surtout, ne pas commencer à déranger les autres avec ce genre de questions. Dans le cas où vous vous seriez assis à distance, Pierre, à la fin de son voyage, cette nuit, vous aurait aidé comme il est naturel à des frères et soeurs initiés, de manière à faciliter votre arrivée au bout du chemin. Vous vous seriez bien entendu mis d'accord sur le principe évident formulé dans ce proverbe tantrique que tous deux vous connaîtriez:  " mieux vaut ne pas commencer. Une fois que l'on a débuté, mieux vaut en finir. Ne vous aventurez donc pas sur le sentier de la spiritualité si vous n'en ressentez pas la nécessité."   Et, avec un peu de chance, Pierre vous aurait exposé sa préoccupation : comment allait-il boucler demain ce chemin ? Plus grave encore, comment allait-il faire pour aider tous ces amis qui demain allaient venir et qu'il avait entraînés sur ce chemin ?...Demain, c'était dans quelques heures, à l'aube de cette nuit azuréenne...il savait qu'il ne savait pas mais il se sentait prêt !

 

Demain ils allaient tous venir, de Mannheim, d'Heidelberg, de Baden-Baden, de Bâle, de Nancy, de Strasbourg, Romain et Claudine de Paris et tous les autres amis d'un peu partout de l'Europe sans compter celles et ceux qui, parmi les compagnons et les chevaliers de leur mouvement, avaient tenu à participer à leur rassemblement. En fait, c'était bien Pierre qui était à l'origine de leur rencontre mais les amis l'avaient prévenu qu'ils y auraient des modifications au programme. Pierre revit leurs visages, les bons moments passés ensemble. Dans sa tête il fit disparaître les lumières du paysage-ci. Son regard se porta sur la forêt du Palatinat du haut du donjon en ruine d'un vieux château en grès des Vosges. Il parcourut les paysages de la südlicheweinstrasse du côté de Neustadt près de laquelle ils s'étaient rencontrés la première fois chez Amadeus et Regina; les bords du Neckar à Heidelberg, le vallon près de Baden-Baden où ils avaient créé leur repaire... l'Allemagne, la vallée du Rhin où tous, ils s'étaient rencontrés et aimés il y a quatre ans déjà !

 

Cette nuit, il se remémora qu'ils devaient coucher sur les rives du lac Majeur à Monte Verita ou alors sur celles du lac de Lugano près de Montagnola puisqu'il avait été décidé que la caravane se formerait à Bâle chez Werner et Barbara puis par Lucerne et le tunnel du Saint-Gothard, viendrait par Turin et les autoroutes italiennes, sans prendre le tunnel de Tende. Françoise, son épouse, était de l'expédition car elle était remontée là-haut pour laisser les enfants en vacances chez leurs grands-parents. D'ailleurs tous venaient avec des enfants de plus de 14 ans. Demain ils seraient là ! Ils s'étaient connus non pas dans une quelconque bierstub ou une weinfest mais chez Amadeus et Regina, dans un ancien relais de poste aux vastes dépendances réaménagées en hôtel, piscine, sauna, jacuzzi, jardin d'été, jardin d'hiver, piste de danse sous les voûtes de la cave, spiegelzimmer, wasserbed...où il faisait si bon vivre et s'aimer à l'intérieur comme l'été à l'extérieur sous le tilleul, dans le vieux bus ou plus loin dans le bois sous le grand chêne.

 

Ici tout était prêt. Il avait bien reçu le chèque de Frantz et hier il était encore monté à la clue pour payer avant les cérémonies, les artisans que Sandra avait embauchés pour réaliser les décors. Avec le reste, il pourrait également le jour même payer les dernières fournitures occasionnées par leur rassemblement. Certes, son banquier avait été étonné lorsqu'il lui avait demandé de retirer cette somme en liquide. C'est qu'un jeune cadre travaillant à Sophia-Antipolis ne pouvait tout de même pas être aussi riche que les millionnaires du Castelleras voisin ! Mais tellement d'argent circulait dans la région que l'opération se fit sans trop de commentaires. Dégagé de ces soucis matériels, il ne restait plus cette nuit à Pierre qu'à refaire le chemin qui l'avait amené ici. A travers toutes les étapes déjà vécues, la promesse d'aboutir enfin au terme du voyage se faisait encore plus certaine.

 

Les origines de cette impérieuse nécessité d'entreprendre le voyage de sa spiritualité semblaient, cette nuit, lointaines. Il songea aux étapes qu'avec ses amis, ils avaient aménagées : le club, la bancassurance, les diverses filiales de l'entreprise, l'école d'amour, le groupe de soldats au manteau blanc et à la croix rouge qui se porte sur l'épaule gauche, à leur volonté exprimée de remettre l'épée sous la garde du sacré, aux quelques rites qui les avaient faits communier au partage du mystère de la vie humaine. Demain, ils avaient convenu de célébrer à nouveau les mystères d'Eleusis et dans son rêve personnel, il puisait à la source même de ces mystères ramenés d'Egypte dans la tranquille baie grecque proche d'Athènes. Il s'investirait du sacerdoce royal pour se poser comme le roi de l'oeuvre hermétique ainsi que l'avaient manifesté les anciens théologiens d'Héliopolis. Il représenterait l'incarnation de l'homme dans celui qui nous amène à entendre le Verbe lorsque l'âme humaine quitte ce corps charnel pour rejoindre le pays qui toujours a été le sien. A travers cette incarnation, il montrerait aux autres les marques d'éternité reçues la fois là de celui qu'il appelait Père, pour qu'eux aussi sachent comment arriver au bout de leur chemin, chez nous. Avec ses pouvoirs du monde supérieur, il utiliserait les forces du monde double comme il venait d'en démontrer la possibilité lors de l'expérience dans la salle informatique blindée et protégée par une cage de Faraday dans l'entreprise où il travaillait. Pierre avait longtemps hésité quant à la forme qu'aurait à prendre son message. Il avait cependant opté pour le rite des initiés de la haute Egypte plutôt que de se transformer en lama tulkou, en gömchen voire en naldjorpa tibétain. Cette approche du mystère vécu, ce rêve ô combien éveillé, Pierre avait fini par consentir à l'écrire, à reprendre son activité scripturale de poète comme jadis, il l'avait fait de 10 à 20 ans. Mais demain, il ne pouvait pas se contenter de réciter, voire de déclamer ce texte devant l'assemblée de ses amis. L'espoir fantastique, après toutes ces préparations, de pouvoir vivre cette approche du mystère de l'homme, s'était inséré en lui jusqu'à devenir obsédant et inquiétant. S'il ne vivait pas rapidement ces moments de grâce surnaturelle, la folie la plus cruelle allait emporter et son esprit et assurément aussi son âme.

 

Cette nuit, il aurait pu vous expliquer que le choix du rite égyptien tenait davantage dans l'aspect institutionnel qu'il entendait donner à sa traduction des mystères, aspect qu'il préférait faire reposer sur le savoir de cette civilisation unique dans l'histoire de l'humanité qui sût vivre en cohésion sociale pendant six mille ans sans recourir à l'esclavage, plutôt que sur l'impermanence de l'âme et la pérennité des êtres supérieurs qui, et Pierre gardait une foi en eux, étaient tout de même incapable d'aider la misère sociale et d'éradiquer le pays des brigands même gentilshommes ! Dans une société où le matérialisme s'étiole parmi ses déboires et les lacunes de sa course technologique déraisonnée, la spiritualité refait surface pour réinstaurer la primauté des valeurs humaines. Le poète déchire le voile qui masque le mystère de l'homme. A travers une contemplation et un respect nouveau de ce mystère, il poursuit son travail et de par sa place constante entre ciel et terre, il redonne aux hommes une nouvelle première traduction de ce mystère, une première révélation réactualisée. Ensuite et dans le respect de cet enseignement primordial, sont édictées les règles de vie sociales dont le contrôle est assuré par des organisations ad hoc. Depuis plus d'un an, leur groupe s'était élargi pour fonder une entreprise rassemblant plus de cinq mille membres sans compter les dizaines de milliers de sympathisants. Dès le mois de juin de l'année précédante, cinq cent contrats de travail environ avaient été passés avec ceux des membres qui s'investissaient dans l'entreprise pour y travailler d'une manière ou d'une autre au service de leur collectivité. Ces organisations se dirigeaient dans le sens de la promotion des valeurs humaines tirées de la compréhension du mystère de la vie. Elles se situaient dans cette économie non marchande, cette économie quaternaire qui enrichit les gens de solidarité et de relations humaines à côté de la production des biens matériels. En un an, le nombre des adhérents n'avait cessé de se multiplier. Demain, la reprise des célébrations des mystères d'Eleusis marquerait une nouvelle étape dans le développement de leur mouvement et ces rites fonderaient publiquement leur entreprise politique au service du mariage des cultures humaines, au service de la tolérance et des cheminements spirituels vers une sagesse plus répandue dans les attitudes personnelles et collectives.

 

L'origine de ce choix, Pierre la trouvait dans une enfance passée souvent sur son rocher, au coeur de la forêt vosgienne au pied du jardin des fées, au pays interdit, son étude et athanor de jeune poète, à questionner devant lui, droit dans les yeux ces bâtisses chargées de symboles que les anciens avaient érigées au nom de leurs croyances. Dans un horizon ouvert sur 180 degrés, Pierre interrogeait au nord-est la cathédrale de Strasbourg toujours présente par beau temps. A l'est : le rocher du mont Saint-Odile qui mariait les mégalithes celtes avec le couvent chrétien. Au sud-est : le camp d'extermination nazi du Struthof, probablement un des seuls camps d'extermination nazis que l'on peut scruter dans son ensemble, le regard droit en face de l'horreur, avec la profondeur que savent prendre les yeux des poètes. Enfin au sud-ouest : le temple romain du Donon. Dans votre dos, il fallait rajouter le Türgestel, la légende fausse de sa pierre à sacrifices humains, le jardin des fées d'où elles s'envolaient jusque dans le Schwarzwald voisin ou le Harz lointain ! Parmi tous ces lieux de vie et de mort des hommes, se trouvait la cause de son choix : privilégier le plan de l'organisation sociale et ne pas se limiter aux seuls entourages charnels de l'âme. Pierre avait marché et rencontré l'Etre supérieur. Depuis il était confondu de la facilité nouvelle qu'il avait reçue pour construire autour de lui la paix et le bonheur. Devant la nuit toute proche, il récita pour se conforter, une pensée de Rama Krishna: " Il y a involution et évolution ! C'est un chemin qu'il faut faire une fois en arrière et une fois en avant. Vous retournez en arrière vers l'Etre supérieur et votre personnalité se fond dans la sienne; c'est le samadhi. Puis vous revenez sur vos pas avec cette personnalité accrue pour retrouver votre " moi" ! Vous découvrirez alors que vous, comme le monde, êtes issu   de cet Etre supérieur et que Dieu, homme et nature sont les visages différents d'une seule réalité ".. Cette facilité déconcertante à visualiser l'avenir positif de l'humanité ne pouvait se limiter à de simples exercices de méditation, à un enseignement auprès de novices. Pierre s'était engagé dans le travail gigantesque et sans fin de l'humanisation de notre monde pour remettre l'homme au coeur de la société et tel l'initié promu pharaon, il se voyait parfaitement sur la tourelle d'un char descendre les avenues de nos villes pour faire s'imprégner dans les esprits de ses contemporains le fait politique à ses yeux incontournable que l'épée devait à nouveau se ranger sous la garde du sacré pour que revive une organisation humaine fondée sur le principe d'Amour et non plus sur les principes d'Autorité et d'Efficacité.

 

Ce choix n'était pas intangible mais le dilemme ne pouvait se poursuivre en permanence... Pierre avait tenté de conforter ce choix en étayant ses connaissances issues de son métier de poète par de solides études universitaires sur la question et, à 19 ans, n'avait pas raté l'occasion de se voir attribuer le titre honorifique de lauréat de la Faculté de Droit de Strasbourg en Histoire des Institutions et en Histoire contemporaine politique, économique et sociale. Souvent face à un auditoire avec lequel il discutait de ce genre de questions, Pierre, sans faire violence à sa modestie habituelle, se référait à ce titre universitaire. C'était sa cachette favorite car il avait appris à devenir pudique dans l'expression des idées qu'il travaillait à partir de ses perceptions poétiques.

 

Demain, l'aboutissement de leurs rencontres intimes allait trouver une dimension qu'il voulait ultime. Demain, comme il l'avait rêvé puis écrit, il s'exposerait nu devant les autres, non pas nu comme à la plage car entre eux tous c'était devenu d'une banalité coutumière à travers la pratique du langage des corps. Il tenterait de mettre son âme à nu dans un exercice difficile que l'on pouvait imager ainsi : monter sur sa croix pour franchir le passage de la mort puis en redescendre, triomphant de la mort [1]. Serait-il capable d'aller au fond de lui-même jusqu'à s'entendre avec celui qui est sa source de vie, à s'entendre, se comprendre, s'aimer avec cette source de vie au point de ne plus faire que communion intangible avec elle, au point d'être cette source infinie de vie ? Pierre avait imaginé de commencer cette dernière étape du voyage comme pharaon, celui qui dans le sacerdoce égyptien représentait le Roi, celui qui règne en tout être humain et qui à la mort charnelle s'en revient chez nous que notre identité humaine l'accompagne ou non... ce Roi qui est très proche du Christ-Roi des chrétiens, autant que ceux-ci se réfèrent encore à l'enseignement transmis par Moïse. Pierre savait que très vite il devait prendre ses distances avec cette position de pharaon pour aller plus loin, pour dépasser cette image rituelle, cette place humaine et sacerdotale et réaliser une fois de plus la démonstration de la possession de la triple initiation au monde terrestre, supérieur et double. Cette rupture, il la ferait en état de décorporation, technique dont il possédait plus que les rudiments sinon une bonne maîtrise. En cas de problèmes, il aurait recours, en tout dernier lieu, à la technique en ces cas de dépannage qu'il avait développée avec son amie : le "shamadi" hindoue avec lequel parfois il approchait Shiva ! Shiva, l'ishta devata, le dieu de prédilection de son amie, sa shakti, qui fait de la vie avec de la mort comme quand dans ses gamineries de poète jouant dans son athanor, il faisait de l'or avec de la boue. Mais ce n'était qu'une roue de secours. Pierre préférait utiliser la voie directe qu'il avait empruntée. Le reste du voyage était plus délicat à décrire même si Pierre l'avait déjà plusieurs fois parcouru. Ce que Pierre espérait surtout, c'était de pouvoir compter sur les trois partenaires qu'il avait enseignés pour que ceux-ci puissent recevoir eux aussi l'initiation au monde double, la dernière des trois qui leur manquait. En fait, tout dépendait de Laurie, la seule avec laquelle il avait été fréquemment jusqu'ici en état de décorporation, la seule au moins qui sans faillir le suivrait pour affronter les forces du monde double, ces forces déjà utilisées avant notre histoire officielle par les druides celtes, les initiés à la peau blanche et au sang bleu puis leurs descendants au teint olivâtre ...Laurie dont il avait pu dépasser la nudité de son corps, le brasier de ses étreintes lorsqu'elle le serrait de ses cuisses et que lui tentait de la transpercer avec son sexe enfoui au plus profond de son ventre... Laurie dont il avait appris à goûter aux délices de son âme !...cette âme qui est la clé de l'univers !

 

[1]dans la version tibétaine de cet exercice ultime, le sujet par la maîtrise de tous ceux qui constituent son non-être ( ou non-moi ) franchit les limites de la mort charnelle et accède à la condition de dieu vivant, de bouddha, bouddha que Pierre traduirait en Christ, celui qui est ressuscité des morts.

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le pays interdit ou le jardin des fées

( animation flash avec des photos de la vallée de la Bruche au dessus du village de Lutzelhouse, Alsace )

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