LE DÉVELOPPEMENT 

 

cette page reprend le texte des pages : le poète face à l'imposture économique et le réseau de production et de distribution des richesses (partie 1). Cette présentation est destinée aux élèves et étudiants d'économie, de management ou de sciences politiques qui sont nombreux à fréquenter notre site web.

Le développement est présenté ici à partir du livre de l’économiste Erik S. Reinert : « Comment les pays riches sont devenus riches. Pourquoi les pays pauvres restent pauvres », publiée aux éditions du Rocher, 2012.

 

I) la conception de l’être humain et de sa place dans une société : 

Erik Reinert distingue deux conceptions de l’être humaine à la base des sciences économiques, deux visions de l’humanité qui se résument dans les déclarations d’Adam Smith et celles d’Abraham Lincoln.

Nous reprenons les extraits suivants de ce livre :

Les différences entre les deux théories de l’économie sont profondes, et sont le résultat de deux idées opposées des caractéristiques les plus fondamentales de l’homme, et de l’activité la plus fondamentale de l’homme. Adam Smith et Abraham Lincoln ont soigneusement défini ces deux points de vue différents de la nature humaine et les théories économiques qui en découlent.

La théorie fondée sur le troc a été exposée dans la Richesses des Nations d’Adam Smith :

« La division du travail résulte d’une tendance de la nature humaine à…charger, troquer et échanger une chose pour une autre…C’est commun à tous les hommes, et ne retrouve chez aucune autre espèce animale qui ne semble connaître ni ceci ni aucune autre espèce de contrats… Personne n’a jamais vu un chien échanger équitablement et volontairement un os avec un autre chien ».

Lincoln a décrit sa théorie fondée sur la production et l’innovation dans un discours de la campagne électorale de 1860 :

« Les castors construisent des maisons, mais ils ne les construisent ni différemment ni mieux, ceci depuis près de cinq mille ans… L’homme n’est pas le seul animal qui travaille, mais il est le seul qui améliore son ouvrage. Ces améliorations, il les effectue par des découvertes et des inventions ».

Autre citation d’Abraham Lincoln :  « le travail précède le capital. Le capital est seulement le fruit du travail et il n’aurait jamais pu exister si le monde du travail n’avait tout d’abord existé. Le travail est supérieur au capital et mérite donc une plus grande considération (…). Dans la situation actuelle, c’est le capital qui détient tout le pouvoir et il faut renverser ce déséquilibre ».

Source : http://www.medelu.org/Ce-que-le-film-Lincoln-ne-dit-pas

Ces deux visions différentes des caractéristiques économiques fondamentales des êtres humains mènent à des théoriques économiques et des propositions de politique économique complètement divergentes. Adam Smith parle bien d’inventions, mais elles viennent d’ailleurs, en dehors du système économique (elles sont exogènes), elles sont libres (information parfaite) et elles ont tendance à affecter toutes les sociétés et toutes les personnes simultanément. De la même façon, les innovations et les nouvelles technologies sont créées automatiquement et gratuitement par une main invisible qui, dans l’idéologie économique actuelle, s’appelle « le marché ».

Les deux théories énonçaient deux origines très différentes pour l’humanité : soit, pour celle d’Abraham Lincoln, au commencement il y avait des relations sociales alors que pour Adam Smith, au commencement, il y avait les marchés….Le point de vue de Smith, dans la tradition anglaise mène à une économie de troc hédoniste et à un système de valeur et d’incitation. La croissance économique tend à être considérée comme une addition mécanique du capital au travail. Dans la tradition continentale, l’essence de l’être humain est un esprit potentiellement noble, avec un cerveau actif qui constamment enregistre et classe le monde autour de lui, selon les schémas définis. L’économie est alors centrée sur la production plutôt que sur le troc, et sur la production, l’assimilation et la diffusion des connaissances et des innovations. La force motrice de cette économie n’est pas le capital en soi mais l’esprit humain et la volonté. La première vue de l’humanité rend possible une théorie économique statique, simple, calculable et quantifiable. Le second point de vue, beaucoup plus complexe, a également besoin d’une théorie bien plus complexe et dynamique, dont le noyau ne peut se réduire à des chiffres et à des symboles. Il est important de noter que la « sagesse orthodoxe », dans une théorie peut être considérée sous un jour entièrement différent dans l’autre théorie. Pour Jeremy Bentham, la « curiosité » était une mauvaise habitude ; pour Thorstein Veblen en 1898, la « curiosité libre » devenait le mécanisme par lequel la société humaine accumule des connaissances.

 A la suite d’Adam Smith, quatre des concepts importants pour comprendre le développement économique ont été écartés du modèle dominant :

La première fois qu’une théorie de type « troc et échange » a prédominé, ce fut avec les physiocrates en France, dans les années 1760. La seconde fois fut durant les années 1840. Principalement pour fournir à ses ouvriers d’industrie du pain à bon marché, l’Angleterre arrêta de protéger son agriculture par des barrières tarifaires et, en même temps, chercha à inciter d’autres pays à faire de même avec leur industrie. On pensait alors que la croissance des inégalités sociales – ce qui pendant un siècle, sera appelé la « question sociale » - disparaîtrait dès que seraient supprimées toutes les restrictions sur l’économie. En fin de compte, cela a entrainé des troubles sociaux beaucoup plus graves. L’Etat providence moderne s’est construit pas à pas à partir de ce chaos.

En termes de politique économique, aucune période historique ne ressemble autant aux années 1990 que les années 1840. Les deux périodes se caractérisent par un optimisme immense et irrationnel basé sur une révolution technologique. En 1840 l’âge de la vapeur était en plein expansion. En 1971, Intel développa son premier microprocesseur et, dans les années 1990, un nouveau paradigme techno économique se déployait à nouveau. De tels paradigmes, fondés sur les bons de la productivité de secteurs spécifiques, portent en eux de possibles sauts quantiques de développement. Mais ils portent également en eux une frénésie spéculative et de nombreux projets et pratiques qui voudraient que les industries normales se comportent comme des industries au coeur de ce paradigme. (page 188) Lors de ces deux périodes, elles ont été encouragées par un marché boursier euphorique qui voulait fermement croire que cela pouvait être réel - et pendant longtemps, ce fut réel - simplement parce que suffisamment de personnes y croyaient. Mais la plupart des cas ne se sont pas soldés de manière heureuse. (page 189).

Fin des extraits du livre de Reinert.

Cette opposition entre Adam Smith et Abraham Lincoln repose sur deux visions de l’être humain et de son rôle politique, économique, social, culturel, spirituel. Mac Grégor vers 1960 reformulera cette opposition à travers sa théorie de la culture X (celle d’Adam Smith) et de la culture Y (celle d’Abraham Lincoln). En effet le management est radicalement différent selon que l’on se situe dans l’une ou l’autre de ces cultures. La racine de cette opposition se trouve dans l’utilisation des deux sources de savoirs. La source initiatique et la démarche spirituelle procurent une vision du monde et du rôle de l’être humain capable de nourrir les valeurs de paix et d‘amour d’une culture résolument humaniste et d’un développement durable. La source intellectuelle et la démarche rationnelle vont développer des modèles mathématiques, des théories abstraites pour conforter une logique, celle qui actuellement profite aux dirigeants de nos systèmes de pouvoir. Quelques auteurs ont cherché à établir une liaison entre science et spiritualité, par exemple Fridjof Capra et son livre « le Tao de la physique » mais c’est dans le cadre des organisations en réseau que l’utilisation des deux sources de savoirs est menée conjointement dans le but de développer un savoir global à partir duquel une civilisation florissante va rayonner parmi les peuples. Adam Smith, Ricardo et ces théories économiques vont légitimer le système de pouvoir économique du capitalisme. Tant qu’ Abraham Lincoln et les défenseurs de la culture Y qui est participative et humaniste, ne rejetteront pas les systèmes de pouvoir pour développer de nouvelles organisations en réseaux citoyens de vie, leurs actions, leur culture ne seront que des occasions manquées dans la vie des systèmes de pouvoir et les dirigeants de ces systèmes de pouvoir auront régulièrement le dernier mot, ils arriveront à écarter ces mouvements mal fondés et ces contre-pouvoirs inefficaces. La démocratie utilisée et manipulée dans les systèmes de pouvoir continuera à décevoir et révolter les peuples qui doivent découvrir et comprendre que la démocratie réelle et le gouvernement du peuple par le peuple, comme dans les cités grecques, celles des bords du Nil et les peuples premiers encore aujourd'hui, représente une organisation en réseaux des citoyens.

 

II) les activités économiques productrices de richesses et les autres

Reinert pose la distinction fondamentale que toutes les activités économiques ne se valent pas pour créer des richesses. Certaines activités contiennent plus d’intelligence que d’autres et certaines situations apportent des gains de productivité et des synergies que d’autres n’auront jamais. Nous devons donc choisir les bonnes activités et les bonnes situations pour assurer le développement des richesses dans nos organisations en système ou en réseaux.

L'analyse économique s'intéresse au rendement, parce qu'il détermine la quantité optimum traitée par une industrie, et donc la taille des firmes sur un marché. Les conditions techniques sont bien sûr le déterminant principal des rendements, et le progrès technique fait bouger les choses.

Les rendements d'échelle sont croissants (loi des rendements croissants (en)) lorsque la production varie de façon plus importante que la variation des facteurs de production utilisés. La production d'une unité supplémentaire s'accompagne alors d'une baisse du coût unitaire, et la même quantité de facteurs permet de produire plus. On parle dans ce cas là d’économie d’échelle.

 

Document : notions théoriques de rendements d’échelle

Les rendements d'échelle sont constants lorsque la production varie dans la même proportion que celle des facteurs de production utilisés. Le coût reste lui aussi constant.

Les rendements d'échelle sont décroissants lorsque la production varie de façon moins importante que la variation des facteurs de production utilisés. Ceci signifie que le coût marginal va en s'accroissant (plus on produit et plus il est coûteux de produire une unité supplémentaire) ou qu'il faut plus de facteurs pour produire une unité. Lorsque les rendements deviennent négatifs, on parle de gaspillage d’échelle ou déséconomie d'échelle.

En pratique, les rendements sont généralement croissants pour de petites quantités, pour devenir constants, puis décroissants pour de très grandes quantités. Il existe alors une taille optimale pour l'entreprise, qui permet de maximiser les rendements.

Quasiment toutes les activités nécessitent des investissements initiaux (recherche, apprentissage, outillage, capacité de stockage, notoriété, etc.), qu'il faut faire indépendamment de la quantité produite. Il faut amortir ces investissement sur les quantités produites, et tant qu'ils ne seront pas saturés, une unité de plus sera moins coûteuse que les premières : c'est pour cette raison que les rendements sont d'abord croissants.

Lorsqu'on approche de la saturation des capacités de production, les choses deviennent plus compliquées. Des problèmes qui n'existaient pas encore commencent à se poser : cadencement difficile, perte de temps qui deviennent insupportables, déchets qui commencent à devenir gênants et qu'il faut maintenant extraire et traiter, stockage intermédiaire qui devient nécessaire alors qu'il ne l'était pas au début, facteurs de production qui deviennent moins disponibles et qu'il faut remplacer par d'autres (plus coûteux ou moins productif, puisqu'on utile prioritairement les facteurs les meilleurs), problème de circulation interne, de transports, etc.

Ces problèmes accroissent la quantité (et la qualité) des facteurs de production, et commence à peser sur la croissance du rendement avec les quantités. Selon les cas, ils ne feront que réduire la hausse du rendement (qui continuera dont à augmenter, mais moins vite), ou ils finiront par l'emporter et baisser de plus en plus le rendement (cas général, en pratique, puisqu'il y a physiquement toujours une limite à la quantité de matière qui peut être travaillée en un lieu et une période de temps donnée).

Les économies d'échelles sont l'un des trois principes de base de l'économie urbaine avec les externalités et les coûts de transports. Et elle est également l'un des principe de la nouvelle économie géographique (NEG). Exemple d’externalités positives dans les deux sens : l’apiculteur et l’arboriculteur : ils ont besoin l’un de l’autre pour développer leurs activités.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Rendements_d%27%C3%A9chelle

 

L’artisanat dans les villes comme plus tard l’industrie apportent des rendements croissants alors qu’à la campagne, l’agriculture présente des rendements décroissants. Il faut donc trouver une combinaison productive optimale entre les villes artisanales puis industrielles et les campagnes.

 

III le cercle vertueux de la production et de la répartition des richesses

 

Le mécanisme est logique et connu depuis des millénaires : au départ, il s’agit d’utiliser un savoir, une expérience dans l’utilisation d’un savoir faire. Ce savoir est transmis à un groupe qui élève ainsi son niveau de compétences (1ère source de gain de productivité). Ce groupe applique ses compétences pour construire un outil de production innovant et moderne par rapport à la situation actuelle (2ème source de gain de productivité). L’outil de production est dimensionné pour être capable de produire davantage avec le même niveau de facteur de travail et de capital. L’outil de production est calculé pour satisfaire les besoins de l’ensemble d’une population afin de réaliser des économies d’échelle (3ème source de gains de productivité). Au cours des différentes phases du développement de cette production, la structure de l’organisation s’adapte pour mieux préparer sa stratégie à long terme (4ème source de gain de productivité). Ainsi le processus de production dans une organisation en réseau est particulièrement compétitif, ce qui aboutit au constat historique que notre lecteur connaît : les organisations en réseau ont développé rapidement des civilisations florissantes. Dans cette première partie nous présentons le mécanisme de production des richesses puis la gestion des biens communs qui assure la répartition de ces richesses.

3.1 L’organisation de la production et le développement des synergies créatrices de richesses et de rendements croissants.

Reinert dans son livre « Comment les pays riches sont devenus riches Pourquoi les pays pauvres restent pauvres » présente le cas de la ville de Delft au XVIIème siècle.

 

Extraits du livre : « Le schéma cinq illustre « le système national d'innovations » que l'on pouvait observer en visitant la Hollande pendant la période suivant immédiatement la guerre de Trente ans. La connaissance développée dans un secteur « sautait » dans d'autres secteurs en apparence non connexes, apportant la preuve que la nouvelle connaissance est créée en reliant des faits ou événement qui étaient auparavant non connexes. La diversité en soi vint à être comprise comme un ingrédient clé de la croissance économique, et on ne trouvait pas cette diversité dans les communautés agricoles où les gens avaient tendance à produire les mêmes choses. Cela a été reconnu comme étant l'un des problèmes des régions productrices de matières premières : elles ont peu de commerces à faire entre elles.

À cette époque, les Pays-Bas étaient un laboratoire d'où on pouvait voir à l'oeuvre le mécanisme du développement économique. Il paraissait évident, pour les observateurs contemporains, que les innovations et la richesse était la conséquence des nombreuses fenêtres d'opportunités à l'invention hors de l'agriculture, de la chute des coûts unitaires de production, des rendements croissants des activités urbaines, de l'étendue de la division du travail et des nombreuses professions différentes créant de la richesse comme le produit de synergies. En s'appuyant sur l'observation du même phénomène à Venise, Antonio Serra décrit clairement ces trois principes dans son travail publié en 1613, ajoutant qu'  « un facteur donne de la force à un autre » ; autrement dit, il décrit un système auto catalyseur de la croissance économique. Antonio Serra a consacré également un chapitre sur les types de politiques économiques dont a besoin d'État pour créer de la richesse, basée sur ce type de système. C'est comme si ces théoriciens disaient : si vous voulez estimer la richesse d'une ville, compter le nombre de professions que vous trouverez dans ses murs. Plus le nombre de professions est élevé, plus la ville est riche. La diversité des activités économiques était un but en soi qui permettait à la nouvelle connaissance de « sauter » d'un secteur à l'autre, comme nous l'avons présenté dans le schéma 5. Ces développements théoriques poursuivent la tradition du ben comune, du bien commun, de Brunetto Latini au XIIIe siècle.

Fin de l’extrait du livre.

Autre extrait du livre de Reinert

« La richesse d'une nation semblait, assez paradoxalement, être inversement proportionnelle à sa richesse naturelle. Les régions les plus importantes, comme la Hollande et Venise, possédaient peu de terres arables. Elles avaient ainsi été contraintes de se spécialiser dans l'industrie manufacturière et dans le commerce extérieur. À Florence, la plus importante cité État européenne qui ne soit pas située sur une côte, on avait empêché des siècles durant les grands propriétaires terriens d'avoir le moindre pouvoir politique. Par conséquent, comme dans les états côtiers, la vie de la ville était dominée par les intérêts des artisans, des constructeurs et des commerçants et Florence comprit très vite les mécanismes de base de la création de la richesse et de la pauvreté. Durant des siècles, les propriétaires terriens ont constitué une crainte permanente planant sur les Florentins parce qu'ils étaient de potentiels alliés des ennemis de l'État. Le fait de tenir les propriétaires terriens éloignés du pouvoir avait une double finalité pour les citoyens de Florence : sécuriser à la fois le pouvoir économique et la richesse, grâce à l'établissement de l'industrie manufacturière et du pouvoir politique. Afin d'éviter la spéculation et prévenir les pénuries alimentaires, Florence interdit avec véhémence le transport de nourriture à l'extérieur des lieux de stockage de la ville. Le pouvoir économique et le patronage se combinèrent pour faire de l'épanouissement des arts une caractéristique des société non féodale. »

Nous trouvons dans cet extrait l’application du principe utilisé déjà par les Égyptiens : séparer dans deux contextes géographiques différents les activités de production. L’Égypte a utilisé les berges du Nil pour l’agriculture et les cités et les plateaux désertiques pour les temples, les pyramides, les mausolées. C’est évident : il s’agit de respecter les particularités locales : les terrains fertiles doivent rester à l’agriculture, construire une ville dans un endroit plus difficile comme un marais, une colline a également l’avantage d’utiliser le terrain hostile pour la défense de la ville. La complémentarité entre ville et agriculture est indissociable et représente l’optimisation des ressources naturelles par le travail humain. Cette organisation est avant tout locale et suppose une démocratie directe locale participative, donc une organisation en réseaux de vie. Dès que les besoins vitaux sont satisfaits, la ville peut se mettre à développer les sciences et les arts qui sont le prolongement des innovations et des savoir faire déjà utilisés dans la production de biens et services élémentaires à la vie quotidienne. Nous retrouvons ici la complémentarité entre production domestique et travail indispensable à la survie et la réalisation des œuvres pour l’élévation du niveau de vie. Le résultat est connu : forte croissance économique et plein emploi. Résultat fort honorable tant que la guerre, les épidémies et les catastrophes naturelles ne viennent pas s’en mêler…

Cette approche historique nous permet de conclure que les méthodes, le mécanisme pour créer des richesses et développer des régions, des populations est toujours le même depuis l’Antiquité.

3.2) la gestion des biens communs, méthode de distribution et d’utilisation des richesses produites.

Autre extrait du livre de Reinert 

« Vers le XIIIe siècle, les Florentins, les Pisans., les Amalfitains, les Vénitiens et les Génois ont commencé à adopter une politique différente afin d'accroître leur richesse et leur puissance, ayant remarqué que les sciences, la culture de la terre, l'application des arts et de l'industrie, ainsi que l'introduction du commerce extensif, pouvaient leur permettre d'engendrer une population importante, subvenir à leurs innombrables besoins, maintenir un haut niveau de luxe et acquérir d'immenses richesses, sans avoir à conquérir de nouveaux territoires. » Sebastiano Franci, réformateur des Lumières milanaises, 1764. (page 205)

Très tôt, il a été clair, pour les gens, que la plupart des richesses se trouvaient dans les villes, et plus particulièrement dans certaines villes. Les villes abritaient des citoyens libres ; à la campagne, les gens étaient généralement des serfs qui appartenaient à la terre et au seigneur local. À partir de ces observations, des investigations ont été menées pour parvenir à comprendre quels facteurs rendaient les villes à ce point plus riche que la campagne. Peu à peu, la richesse des villes a été perçue comme le résultat de synergies : des gens venant de nombreux et divers commerces et professions et formant une communauté. L'érudit Florentin et hommes d'État, Brunetto Latini (1220 - 1294) a décrit cette synergie comme étant « il ben commune », c'est-à-dire ouvrir " le bien commun ". La plupart des premiers économistes, les mercantilistes et leurs homologues allemands - les caméralistes - ont utilisé ces synergies comme élément fondamental pour comprendre la richesse et la pauvreté. C'est le bien commun qui rend les villes grandes, répète Nicolas Machiavel (1469 - 1527), presque 300 ans après Brunetto Latini. (page 207)

Par le biais de cette compréhension sociale de la richesse qui ne peut être comprise que comme un phénomène collectif, la renaissance a redécouvert et souligné l'importance et la créativité de l'individu. Si on ne tient pas compte de ces deux perspectives - le bien commun et le rôle de l'individu - on ne peut comprendre ni la vision de la société à la Renaissance ni le phénomène de croissance économique. (page 207).

Fin des extraits du livre de Reinert.

Le système capitaliste et l’idéologie du libre échange n’accordent aucun rôle à l’individu : l’organisation scientifique et le modèle rationnel imposent une division du travail pour arriver à une spécialisation des tâches qui serait le fondement de la productivité et de la compétitivité des organisations. Le principe de base est diviser pour régner d’une part et d’autre part limiter la créativité de l’individu aux seuls dirigeants et imposer la soumission aux ordres des dirigeants pour les exécutants, c’est à dire la plus grande partie d’une population. C’est le mode de fonctionnement des systèmes de pouvoir avec leur structure hiérarchisée et leur style de management autocratique ou paternaliste. Ce processus de domination est cachée derrière l’idéologie du libre échange : justement, à cause de la spécialisation des tâches, un ouvrier, un salarié doit forcément admettre qu’il doit échanger son travail avec le travail des autres sans quoi la production ne serait pas achevée et sans quoi il ne pourrait toucher son salaire. Aujourd'hui, le salarié européen doit comparer son salaire avec celui des salariés des pays à faible coûts de main d'oeuvre et logiquement il doit admettre qu'il doit abandonner ses avantages sociaux, sa protection sociale et son niveau de vie : il n'y a pas d'autres alternatives pour les dirigeants du système neo libéral et capitaliste.

La démonstration présentée dans le livre de Reinert explique une évidence : le caractère collectif de la production depuis la définition du besoin, à la conception et à l’étude du bien, du produit ou du service jusqu’à sa réalisation et sa mise à disposition des consommateurs. Lorsque ce processus est géré au niveau local par le groupe social, nous sommes en présence de la propriété commune, lorsqu’il est dirigé par une autorité qui se trouve ailleurs, nous sommes en présence de la propriété collective qui organise depuis « l’ailleurs » le processus de production au niveau local.

3.3 le développement des cités-états à la Renaissance en Europe

L’avantage concurrentiel en management procure temporairement une rente, un surplus de bénéfices par rapport aux autres, ce qui assure une place de leader sur un marché. La minorité de cités-Etats les plus riches, à Venise et en Hollande, possédaient une position dominante sur le marché dans trois domaines : en économie, elles bénéficiaient de rentes qui généraient des bénéfices croissants capables de supporter de vrais salaires et des impôts importants pour financer leur structure étatique (police, armée, justice, enseignement). Ces cités-états avaient un secteur industriel et artisanal très étendu et diversifié qui maîtrisait un important marché de matières premières : le sel à Venise, le poisson en Hollande. Enfin ces cités-états ont développé un commerce extérieur très fructueux. (Venise fut longtemps la capitale du commerce des esclaves entre l’Asie et le Moyen-Orient « grand consommateur d’esclaves ». Les villes de Hollande commerçaient à partir de leur production manufacturière dans le textile, la taille des pierres précieuses, les lentilles de verre et le hareng salé et mariné… La richesse  créée était protégée derrière de solides barrières à l’entrée sur le marché. Ces barrières à l’entrée étaient des connaissances supérieures, des techniques de fabrication et surtout l’utilisation de puissantes synergies à travers des activités manufacturières diversifiées. Cette production était soutenue par des économies d’échelles obtenues grâce au commerce sécurisé par la puissance militaire. Après 1485, l’Angleterre imita la structure de la triple rente créée par les cités-Etats d’Europe. Au moyen d’une intervention économique très autoritaire, l’Angleterre créa son propre système de triple rente : l’industrie manufacturière, le commerce à longue distance et une rente de matière première basée sur la laine. Le succès de l’Angleterre allait finalement conduire à la mort des cités-Etats et au développement des Etats-nations, les synergies trouvées dans les cités-états étant étendues à une plus large zone géographique. (page 214).

 

IV La protection nécessaire des jeunes industries naissantes

 

Extraits du livre de Reinert :

C'est pourquoi les plus fervents défenseurs de l'industrialisation (pour la protection tarifaire) comme Friedrich List (1789-1846), étaient également les plus fervents défenseurs du libre-échange de la mondialisation, une fois que tous les pays seront industrialisés. Dès les années 1840, Friedrich List formula une recette de la « bonne mondialisation » : si le libre-échange se développait après que tous les pays du monde s'étaient industrialisés, le libre-échange serait ce qu'il y a de mieux pour tout le monde. Le seul point de divergence est le calendrier établi pour adopter le libre-échange et la séquence géographique structurelle dans laquelle se déroule le développement vers le libre-échange (page 226)

Fin de l’extrait du livre de Reinert.

Le protectionnisme des industries naissantes a été utilisé au début de l’industrialisation aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Il était indispensable pour protéger les entreprises avant qu’elles n’atteignent leur taille critique et deviennent rentables. Or la mondialisation et l’utilisation du libre échange en application des thèses de Ricardo, reviennent à interdire ce protectionnisme aux pays émergents ou en voie de développement, tout comme il interdit à l’ Europe de protéger ses nouvelles industries qui utilisent les innovations qu’elles ont mises au point. Les multinationales et les firmes transnationales peuvent alors étendre leur domination sur les marchés mondiaux.

 

V pourquoi ce cercle vertueux de la création des richesses n’est pas utilisé par le système capitaliste.

 

Keynes affirmait que la production reste nationale autant que possible, ceci pour assurer le plein emploi et éliminer le chômage. Keynes affirmait que la monnaie devait rester impérativement nationale pour financer seulement la production et non pas servir de moyen de spéculation à travers une thésaurisation incontrôlable par les états. Keynes indiquait qu’en l’an 2000 il faudrait travailler 20 heures par semaines pour que tous aient les revenus minimaux pour obtenir les biens et services indispensables à la survie. Par contre Keynes n’a jamais expliqué ce que les citoyens pourraient faire avec le reste du temps de travail disponible, notamment dans l’économie non marchande ou pour utiliser la première source de savoir. Aujourd’hui le débat se focalise sur le protectionnisme intelligent : le protectionnisme offensif pour défendre une jeune industrie européenne comme celle des technologies des énergies renouvelables contre les importations à bas coûts de Chine. Protectionnisme défensif pour protéger l’agriculture et ses rendements décroissants. Protectionnisme intelligent pour défendre l’économie de l ’Union européenne contre les méfaits de la mondialisation et la dérégulation des marchés. Dans ce débat politique, Reinert reprend les propos de Gunnar Myrdal (prix Nobel 1974) pour dénoncer l’imposture

« l’ignorance opportuniste » repose sur le fait que nous sommes ouverts à un monde où les hypothèses des « sciences » économiques sont manipulées pour atteindre des objectifs politiques. La technologie et les rendements croissants, qui sont les principales sources de pouvoir économique, créent des barrières à l’entrée. En oubliant ceci, les économistes servent les intérêts acquis des nations qui sont au pouvoir.

Fin de l’extrait du livre de Reinert.

Nous trouvons ici la limite de ces théories économiques : les rendements décroissants et le libre échange de Ricardo sont utiles pour laisser les populations dans la pauvreté ou pour détruire l'industrie et l'artisanat dans un pays afin de l'appauvrir. Une population plus pauvre aura moins les moyens de se révolter car elle sera privée surtout de savoir et de technologies. Elle sera mise à l'écart du cercle vertueux des rendements croissants et sera plus faible dans le rapport de force avec les pays les plus riches. Les dirigeants de l'oligarchie financière utilisent le dogme du libre échange totalement déconnecté des réalités justement pour casser les systèmes éducatifs, les formations, les services publics et les services de santé pour affaiblir une société et la rendre incapable de s'opposer au pillage de ses marchés par le néo colonialisme. Lorsqu'une période de grandes innovations se présente, les richesses doivent normalement augmenter toutes seules à cause de ces innovations, donc, comme le chalut du pêcheur en mer, les dirigeants de la finance mondiale doivent s'armer pour capter le plus possible ces richesses et donc demander aux populations de payer davantage de taxes, d'impôts, de payer plus pour les biens et services de consommation. 

Le mécanisme financier est simple et il est utilisé d'une manière cyclique depuis le XVIIIème siècle : les banques centrales privées tirent prétexte des innovations pour vendre des crédits à profusion puis soudainement, elles demandent à l'occasion d'une crise financière qu'elles ont organisée, le remboursement immédiat de ces crédits ou bien elles organisent l'insolvabilité de leurs créanciers pour les obliger à vendre à bas prix les biens qu'ils ont achetés, principalement les biens immobiliers. Ces dernières années, ce mécanisme a également concerné les états qui se sont endettés auprès des banques centrales privées et nous sommes dans la crise des dettes souveraines que les citoyens doivent rembourser en sacrifiant leur niveau de vie. Pour l'oligarchie financière anglo-saxonne, les maîtres actuels du monde, l'utilisation des rendements décroissants vis à vis des pays exportateurs de matières premières et l'utilisation du libre échange pour justifier la dérégulation des marchés financiers sont les deux piliers de leur puissance dans la domination du système économique capitaliste.

Comme l'écrit Reinert, à la suite des auteurs de l'autre école, celle de l'intelligence et du savoir, les rendements croissants sont en effet "une patate chaude" entre les mains des politiciens. Il n'est pas difficile de créer un cercle vertueux de création de richesses et de développement, mais pour une minorité dirigeante dans un système de pouvoir qui veut s'enrichir au détriment des autres, la difficulté insurmontable apparaît lorsqu'il s'agit de répartir les richesses produites. Comment subitement expliquer que les richesses produites par des êtres humains bien formés, éduqués, intelligents et créatifs, capable de gérer et de trouver des synergies, comment expliquer que ces richesses produites en abondance reviennent quasi exclusivement à une minorité dirigeante et pas au reste du groupe social ? C'est absurde ! Personne ne peut accepter un tel vol, une telle spoliation des richesses, sauf si le groupe social est dominé par un régime politique qui légitime et cache cette spoliation et maintient sa domination à travers un rapport de force garantit par l'armée et masqué à travers le conformisme social envers cette domination d'une minorité dirigeante.

Une dernière preuve de la redoutable efficacité de cette méthode remonte à 1945 lorsqu’ avec le plan Morgenthau décidé par les Anglais et les conservateurs américains, il s’est agi d’appauvrir durablement l’ Allemagne à titre de sanction de guerre. Les alliés occidentaux comme soviétiques commencèrent par détruire et récupérer les machines des usines allemandes afin de transformer l’ Allemagne en un pays essentiellement agricole avec des rendements décroissants. Dès 1947, les résultats furent désastreux et il y avait 25 millions d’ Allemands en trop par rapport aux capacités agricoles du pays à ce moment là. Avant même d’envisager leur mort de faim comme Staline l’avait fait pour quatre millions d’ Ukrainiens en 1930 à travers sa réforme agraire pour collectiviser les terres, les dirigeants anglo-saxons ont compris que ces allemands allaient préférer rejoindre l’ Allemagne de l’ Est qui servait alors de vitrine du communisme face à l’Occident. Très vite le plan Marshall à partir de 1947, allait réindustrialiser tous les pays limitrophes du bloc soviétique afin de les développer pour pouvoir contrer la menace de l’ Union soviétique. Ce plan Marshall ne fit que reprendre les recettes du passé et que les USA avaient également adoptées après leur indépendance. La construction du marché commun européen repose sur le même fondement, celui des rendements croissants. « Le marché commun a été présenté aux électeurs sur le postulat de rendements croissants qui augmenteraient la richesse (rapport Cecchini, 1988) » (page 171). Dès lors, il devient évident que le développement d’une structure centrale à Bruxelles qui sert de relais à la doctrine libérale du libre échange ne peut être qu’en contradiction avec les racines européennes et rend impossible l’achèvement de la construction européenne

Comme Reinert l'indique et le montre à travers son livre : les connaissances dont nous avons besoin pour sortir de nos crises économiques et financières organisées par l'oligarchie financière, se trouvent dans l'histoire, dans les faits de l'histoire politique, économique et sociale qui nous montrent comment des cités, des peuples, des nations se sont développées. Et l'histoire des peuples premiers, les Moso, la confédération des nations iroquoises, les indigènes des îles Trobriands en Mélanésie, ceux d'Amazonie, des Himalayas ne sont pas les derniers à nous montrer comment vivre mieux, comment développer la paix et nos amours.

Le livre de Reinert représente une contribution remarquable à cette démystification du libre échange et à une condamnation implacable des théories orthodoxes développées principalement par Adam Smith et David Ricardo alors qu’une autre école défendue principalement par Schumpeter et Keynes poursuit la vision de l’être humain intelligent, innovateur et créateur qui ne doit pas être dominé par le capital et des calculs mathématiques abstraits qui fondent des théories et des modèles qui ne tiennent absolument pas compte des réalités et encore moins des expériences et des leçons de l’histoire.

le processus de développement économique est toujours le même, il suppose innovation, compétences, gains de productivité, créativité, synergies entre les activités économiques. Pour que les populations adhèrent à ce projet de développement, la communauté doit partager un bien commun, une propriété commune.

 

 VI) la réinvention des biens communs

 

Actuellement les biens communs retrouvent une nouvelle actualité, principalement à travers les pratiques de travail collaboratif permis par Internet et les réseaux sociaux.

Source : Elinor Ostrom ou la réinvention des biens communs, vendredi 15 juin 2012, par Hervé Le Crosnier

http://blog.mondediplo.net/2012-06-15-Elinor-Ostrom-ou-la-reinvention-des-biens-communs

extraits : 

Première femme à obtenir un Prix Nobel d’économie (en 2009) pour ses développements sur la théorie des communs [1], Elinor Ostrom est décédée ce mardi 12 juin, à l’âge de 78 ans. Chercheuse politique infatigable et pédagogue ayant à cœur de transmettre aux jeunes générations ses observations et analyses, elle avait, malgré sa maladie, continué son cycle de conférences et la rencontre avec les jeunes chercheurs du domaine des communs au Mexique et en Inde. Récemment encore, elle exprimait son sentiment d’urgence à propos de la conférence Rio+20 qui se déroule actuellement [2]. Une conférence durant laquelle le terme de « communs » devient un point de ralliement, jusqu’à figurer dans le titre du « Sommet des Peuples pour la justice sociale et environnementale en défense des biens communs »…

La théorie des biens communs, ou plus précisément des « communs », suivant le terme anglais commons, qui est plus général et moins focalisée que la traduction française actuellement utilisée, a connu plusieurs périodes : les études historiques, l’analyse du fonctionnement des communs naturels et la construction des communs du numérique. Elinor Ostrom et l’approche institutionnelle de économie politique des communs est essentielle dans ce parcours pour comprendre le renouveau de l’étude des communs et l’apparition de mouvements sociaux qui se revendiquent de la défense ou de la construction des communs….

L’histoire de l’Angleterre et du mouvement des enclosures, qui opposa très violemment les pauvres des campagnes aux propriétaires terriens entre le XIIIe et XVIIe siècle a été la première incarnation des analyses et des mouvements sur les communs. Les propriétaires voyaient dans la privatisation et la clôture des espaces la garantie d’une meilleure productivité, notamment pour l’élevage des moutons destinés aux filatures. Les pauvres, qui dans les coutumes et les premiers textes législatifs [3] avaient des droits élémentaires sur les communs, y voyaient une expropriation de leur moyens de subsistance : la récolte du miel, le bois de chauffe, les produits de la cueillette. Une expropriation qui les conduisait à rejoindre les villes et accepter les travaux les plus ingrats, notamment l’engagement sur les bateaux de la marine anglaise. Le mouvement politique des Levellers a porté les revendications égalitaires des révoltés des communs lors de la Guerre civile anglaise de 1647. La répression et la terreur qui régnèrent alors dans les campagnes font dire à l’historien Peter Linebaugh que « le mouvement des enclosures en Angleterre fait partie de ces universaux concrets, à l’image du marché triangulaire des esclaves, des sorcières portées au bûcher, de la famine irlandaise ou du massacre des nations indiennes, qui permettent de définir le crime du modernisme, à chaque fois limité dans le temps et l’espace, mais toujours dépassant le particulier et susceptible de revenir au devant de la scène [4] ». Aujourd’hui encore, penser les communs ne peut se faire qu’en relation avec les tentatives, les formes et les succès ou échecs des nouvelles enclosures, qui organisent la privatisation de ce qui était auparavant utilisé par tous…

Elinor Ostrom a mis en place un cadre d’analyse et de développement institutionnel destiné à l’observation des communs. De ses observations concrètes elle a tiré huit principes d’agencement que l’on retrouve dans les situations qui assurent réellement la protection des communs dont ces communautés d’acteurs ont la charge :

On voit clairement dans l’approche d’Elinor Ostrom que, à la différence de nombreux économistes, elle ne considère pas les biens pour eux-mêmes, mais dans leur relation avec les groupes sociaux qui participent à leur production ou maintien. Les communs ne sont donc pas des « biens » particuliers, mais également des systèmes de règles pour les actions collectives. Ce qui est alors ouvert au partage n’est pas seulement une ressource, mais bien un agencement social particulier ; en conséquence, la préservation de la ressource passe par la prise de conscience des interactions sociales qui permettent ce partage.

 En se décalant par rapport à la description de la dégradation de ces biens globaux, qui fait souvent le lit du catastrophisme, Elinor Ostrom cherche au contraire à développer les formes de résilience qui résident dans les capacités d’action : « Ce que nous mettons trop souvent de côté est ce que les citoyens peuvent faire et l’importance d’un investissement réel des personnes concernées » déclarait-elle en recevant son Prix Nobel d’économie. Dans son ultime article à propos des négociations de Rio en 2012, elle indique clairement : « Des dizaines d’années de recherche montrent qu’un éventail de mesures évolutives, complémentaires au niveau urbain, régional, national et international a plus de chance de réussir qu’un accord universel et contraignant, car il permettrait de disposer d’un recours en cas d’échec de certaines de ces mesures. »

Les communs du numérique 

La troisième incarnation du mouvement et de la théorie des communs viendra des innovations technologiques, et notamment de l’internet et des documents numériques. Réseau universitaire, construit en dehors des systèmes informatiques privés qui s’imposaient dans les années 1980, réseau dont les protocoles et les règles de normalisation sont débattus ouvertement par tous les ingénieurs concernés, l’internet apparaît vite comme un « nouveau commun ». Les acteurs ayant construit ce réseau, et qui en sont également les premiers utilisateurs, vont longtemps défendre son ouverture, son expansion pour tous et sa neutralité [11], au sens d’un réseau qui ne juge pas les contenus ou les protocoles, mais transmet au mieux tous les messages informatiques. Conjugué avec l’émergence du mouvement des logiciels libres, nous avons là une « communauté mondiale » d’informaticiens qui construit collectivement des ressources partageables et ouvertes    Comme pour les communs naturels, les communs numériques, même s’il apparaissent reproductibles à l’infini pour un coût marginal tendant vers zéro, sont confrontés à des risques de pollution et de dégradation et à des stratégies d’enclosure. La principale d’entre elles étant l’extension rapide et tous azimuts de la « propriété intellectuelle » que le juriste James Boyle qualifie en 2004 de « second mouvement des enclosures [12] ».

Elinor Ostrom ne pouvait rester indifférente à cette conception des réseaux numériques comme des biens communs. D’autant que, sous l’impulsion de divers mouvements sociaux du numérique [13], le concept s’est largement étendu, notamment par les créateurs qui utilisent les licences Creative commons, par les chercheurs qui diffusent leurs travaux en accès libre, par les bibliothécaires qui participent au mouvement pour l’accès au savoir... La connaissance est souvent considérée par les économistes comme un bien public au sens de Paul Samuelson, c’est-à-dire non-excluable (il est difficile d’empêcher le savoir de circuler) et non-rival (ce que je sais ne prive personne du même savoir). Or, le numérique crée de nouvelles conditions d’appropriabilité privée, qui font que la connaissance inscrite dans des documents numériques peut au contraire se trouver empêchée de circuler : DRM [15] sur les fichiers, brevets de logiciels, absence de réelle conservation par des organismes dédiés, censure au niveau du réseau... C’est donc en plaçant la connaissance dans les mains et sous la responsabilité des personnes qui la produisent, qui peuvent par leur pratique rendre les ressources de savoir partageables, que sa circulation restera assurée. 

Car c’est une des contradictions majeures du numérique : il est un instrument de diffusion d’une puissance encore jamais envisagé, les coûts de reproduction tendant vers zéro et le réseau s’étendant sur toute la planète ; et il est en même temps le moyen d’organiser de nouvelles enclosures, de bloquer le partage, de surveiller les usages. 

la principale leçon d’Elinor Ostrom est de cultiver les différences et les synergies. Alors que dans les années 1970 les économistes ne juraient que par des modèles abstraits, convoquant les humains sous leur seule forme d’homo œconomicus dans des calculs d’optimisation, Elinor Ostrom parcourait le monde, en Amérique latine, Asie ou Afrique. Comme le souligne David Bollier, « elle se déplaçait pour observer les réalités de la coopération sur le terrain, dans toutes ses dimensions humaines souveraines, et réunir ainsi les fondations de sa théorie créative sur la façon dont les communs réussissent ou échouent. C’est certainement ce qui fait la longévité du travail d’Elinor Ostrom : il est appuyé sur un travail empirique en profondeur [16] ».

Pour les gens qui participent au renouveau du mouvement des communs, qui mettent en avant pratiquement et théoriquement le partage, la solidarité, la conception coopérative devant les profits privés ou les rapports de forces militaires, la lecture d’Elinor Ostrom apporte un tout autre éclairage. Fondamentalement, son message est de dire que les gens confrontés jour après jour à la nécessité d’assurer la permanence des communs qui sont le support de leur vie ont bien plus d’imagination et de créativité que les économistes et les théoriciens ne veulent bien l’entendre.

Rio, le 14 juin 2012. Article diffusé sous licence Creative commons BY.

Fin des extraits de l’article de presse

 

En conclusion :

L’utilisation du cercle vertueux de la création des richesses crée des barrières à l’entrée pour les groupes qui ne possèdent pas ce savoir-faire, ces méthodes de management et cette volonté de développer des synergies à l’intérieur de leurs groupes sociaux. Ces barrières à l’entrée ne sont en réalité que des ignorances, une absence de compétences et de savoir-faire. La solution passe nécessairement par l’arrivée dans le groupe d’une personne qui dispose de ces compétences pour instruire les autres et former des minorités actives qui vont transformer la culture du groupe. Nous sommes ici au niveau de la solidarité qui est un des trois piliers du développement durable : transmettre, partager ces compétences, ce cercle vertueux de la création des richesses avec les groupes sociaux qui le demandent. C’est un travail d’abord d’éducation et de formation.

Cette évidence est résumée par deux citations connues : 

celle de Karl Marx : « on ne construit rien sur l’ignorance », 

celle de Nelson Mandela : «  L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde »

 Nous appliquons le cercle vertueux de la création et de la répartition des richesses sur fileane.com à travers l'organisation des réseaux de production et de distribution des richesses indispensables à la vie et le développement des biens communs repose sur la production des oeuvres capables d'élever le niveau de vie et d'assurer un développement durable..

 

le poète face à l'imposture économique 

le réseau de production et de distribution des richesses (partie 1)

la réalisation des oeuvres

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