L'évolution de l'état : l'analyse académique de la question

Sujet du bac

La diminution de l'intervention de l' Etat est-elle une source de croissance économique?

Document 1

Le rejet du déséquilibre budgétaire par Adam Smith repose sur l'inefficacité de l'Etat à accroître le revenu national : d'une part, l'action de l' Etat constitue une entrave à la concurrence et par conséquent à la croissance; d'autre part, l'Etat par une consommation publique non contenue, gaspille des ressources au détriment des entreprises dont l'investissement est ainsi pénalisé. Des capitaux sont ainsi soustraits à l'initiative privée pour un usage improductif; il y a donc un effet d'éviction(1) au détriment de l'investissement privé. A. Smith réfute le financement de dépenses publiques supplémentaires tant par l'accroissement des impôts que par le recours à l'emprunt, au nom de l'improductivité de l'Etat.

Source : J. F. Peretti-Watel, Déficit et dette publics, Cahiers français, n°279, janvier- février 1997.

(1)Il y a effet d'éviction quand l'augmentation des dépenses publiques et les déficits publics qui en résultent entraînent une baisse de la demande privée.

Document 2 : Quelques indicateurs pour les principaux pays de l'OCDE

 

Taux de croissance annuel réel du PIB (%)

Taux de chômage (% de la population active)

Solde budgétaire des administrations publiques (1) (% du PIB)

Dette publique brute (% du PIB)

 

1990/1995 (2)

1997

1999

1990/1995 (2)

1997

1999

1990/1995 (2)

1997

1999

1990/1995 (2)

1997

1999

Etats-Unis

2,4

4,2

4,2

6,4

4,9

4,2

-4,5

-0,9

1,0

72,9

68,6

60,2

Allemagne

3,6

1,5

1,5

7,1

9,8

9,0

-2,7

-2,6

-1,1

47,1

63,3

63,5

France

1,0

1,9

2,9

10,7

12,4

11,1

-4,3

-3,0

-1,8

48,4

65,2

63,9

Royaume-Uni

1,6

3,5

2,1

8,8

6,9

5,9

-5,2

-2,0

1,1

49,2

56,2

49,7

Japon

1,4

1,6

0,3

2,5

3,4

4,7

0,0

-3,3

-7

64,6

97,4

112,8

(1) - = déficit
(2) : Moyenne sur la période

Sources : D'après T. de Montbrial, P. Jacquet (sous la dir. de), IFRI, Ramsès 2001, Dunod 2000.

Document 3 

Le couplage d'une production et d'une consommation de masse grâce à une évolution parallèle des salaires et des gains de productivité et à la constitution d'un salaire indirect est qualifié de fordisme. La protection sociale, qui assure ce salaire indirect, est donc un des rouages essentiels de la croissance fordiste. En effet, elle régularise les ressources des ménages quels que soient les évènements rencontrés. En situation d'arrêt de travail par exemple, le revenu de remplacement permet de continuer à vivre et consommer, et donc le maintien d'une demande solvable. La socialisation(1) d'une partie de la consommation (soins de santé, allocations familiales...), favorise son extension. La consommation de masse peut donc se développer. Elle accompagne une production de masse stimulée par cette régularisation des revenus. Et un rythme de croissance rapide autorise en contrepartie une redistribution forte des revenus et une augmentation importante des dépenses sociales.
Toute forme d'élargissement de la protection sociale dans ces années fastes contribue à l'extension du modèle d'organisation productive de l'après guerre.

Source : N. Richez-Battesti, La protection sociale en danger, Hatier, coll. Enjeux, 1992.

(1) socialisation des ressources : part des ressources qui n'est pas la contrepartie d'u travail, mais résulte des politiques de redistribution de l' Etat et des régimes de protection sociale.

Document 4 :

La remise en cause du consensus keynésien dépasse la simple politique conjoncturelle et conduit vers un mouvement plus général de désengagement de l'Etat. Si le chômage et la croissance ralentie ont des causes essentiellement structurelles, la seule chose que l' Etat puisse vraiment faire consiste en effet à réduire les charges qu'il fait peser sur l'économie et les obstacles que ses interventions opposent à un fonctionnement plus efficace des marchés. En matière de croissance, on entre dans l'ère des politiques de l'offre : il ne s'agit plus de stimuler la demande, mais d'encourager l'offre de biens et facteurs en allégeant les charges et les contraintes que l' Etat fait peser sur les agents privés. [...]
Les formes du désengagement de l' Etat sont multiples :

- privatisation des entreprises publiques [...] ;
- remise en cause des réglementations et législations limitant la liberté de gestion de la main-d'œuvre et des salaires (autorisation de licenciement, SMIC, durée de travail, etc.) [...] ;
- allégement des impôts sur les revenus pour créer une incitation au travail et à l'épargne ;
- allégement des cotisations sociales à la charge des entreprises.

Source : J. Généreux, Introduction à la politique économique, Editions du Seuil, 1999.

Document 5 :

Des pans entiers de l'industrie britannique ont été vendus, certains lourdement déficitaires, d'autres qui avaient réussi leur redressement. Cette politique aura fait rentrer 80 milliards de livres dans les caisses de l'Etat, réduisant son endettement. Mais les critiques n'ont jamais cessé, même si les actions ont été achetées par neuf millions de petits porteurs, symbole du capitalisme populaire vanté par Mme Thatcher(1).
Autour des privatisations, les initiatives fleurissent dans le domaine de la déréglementation : réduction des contrôles bureaucratiques, libéralisation du marché du travail, mise au pas des syndicats. [...]
Le succès sera immédiat : les cours de Bourse des privatisées s'envolent, la productivité grimpe en flèche, largement grâce aux compressions de personnel [...]
Les disparités sociales et régionales ne vont cesser de s'accroître dans une société de plus en plus éclatée. [...]. La prospérité de Londres et du Sud de l'Angleterre augmente, alors que le Nord et les banlieues pauvres sont frappés par la restructuration économique.
Alors que les mailles de la protection sociale se desserrent aux dépens des plus faibles, les dépenses sociales que ces réformes étaient censées réduire ne cessent d'augmenter pour faire face au chômage.

Source : P. de Beer, Doctrine et pratique du thatchérisme, in Le Monde, Dossiers et Documents, n°263, mars 1998.

(1) : Premier ministre britannique de 1979 à 1990.

Document 6 :

Certaines théories [...] montrent que si la croissance ne se décrète pas, elle n'est pas pour autant spontanée. Elle ne peut rester soutenue que si l' Etat favorise les investissements de long terme.
Les dépenses publiques ne sont pas nocives dans le domaine de l'éducation, des infrastructures, de la recherche : elle contribuent à améliorer l'efficacité des entreprises privées. Elles sont un des facteurs explicatifs de la productivité du secteur privé. Cette productivité dépend notamment du niveau des infrastructures publiques de transport (ponts, voies de chemins de fer, routes...) et de la qualité du système éducatif. Il existe des externalités(1) positives qui sont à l'origine d'économies d'échelle et qui expliquent pourquoi l'accumulation du capital ne s'accompagne pas d'une perte d'efficacité des facteurs de production.

Source :F. Teulon, Le rôle de l' Etat dans l'économie, Seuil Mémo, 1997.

(1) externalités : influence (positive ou négative) de l' action d'un agent sur le bien-être d'un autre agent.

 CORRIGE

I - ANALYSE DU SUJET

Le sujet proposé est un sujet de synthèse. Le rôle et la place de l'Etat dans la croissance sont examinés dans plusieurs points du programme, dans l'Introduction et le "rôle des pouvoirs publics" principalement mais aussi dans d'autres thèmes. On attend du candidat une argumentation claire et une analyse correcte des documents. Ceux-ci ne posent pas de grandes difficultés et encadrent bien le sujet.

II - CORRIGE

Introduction

Le ralentissement économique depuis le milieu des années 70 a remis en évidence le débat sur la place de l'Etat dans l'économie et la société. Les années 80 ont vu un regain du libéralisme dans les théories économiques et les politiques mises en place. Il est possible et intéressant, avec le recul des 20 dernières années, de s'interroger sur le degré d'intervention de l'Etat souhaitable pour la croissance économique.

1) LE LIBERALISME S'EST LARGEMENT IMPOSE COMME VOIE DE SORTIE DE LA CRISE DEPUIS LES ANNEES 80

A - La mise en cause de l'intervention de l'état.

·  Influence des théoriciens de l'offre aux Etats-Unis : la critique du keynésianisme par Milton Friedman, Arthur Laffer. Ces auteurs ont repris et prolongé les thèses d'Adam Smith (et d'autres classiques) pour condamner l'intervention de l'Etat (doc 1).

·  L'Etat est accusé de générer des rigidités sur les marchés (du travail ou du capital). On lui reproche de mettre en place des obstacles au marché et à l'initiative privée.

B - La mise en place du libéralisme

·  Le "tournant" libéral s'opère en Grande Bretagne (Thatcher 1979) et aux Etats-Unis (Reagan 1980). Il interviendra en France plus tard (après 1983) et de façon moins forte qu'aux EU ou en GB.

·  Le désengagement prend plusieurs formes (doc 4) privatisations, déréglementation, réduction des déficits publics (doc 2), baisse d'impôts.

·  La flexibilité augmente sur le marché du travail sous diverses formes.

·  Les marchés des capitaux se "globalisent" (déréglementation, décloisonnement, désintermédiation).

·  On cherche à réduire les prélèvements obligatoires.

·  La priorité est donnée à la lutte contre l'inflation (par des politiques monétaires restrictives)

·  La construction européenne se fait aussi sur une inspiration libérale de désengagement de l'Etat (baisse de l'endettement et des déficits publics).

C - Les résultats économiques

·  Les politiques menées semblent donner des bons résultats sur le plan économique : reprise de la croissance aux EU et en GB, baisse du chômage (doc 2).

·  Baisse de l'endettement en GB (doc 5).

·  En France, la croissance reste faible, comme en Allemagne. Les taux de chômage demeurent élevés malgré la maîtrise des coûts salariaux et une plus grande flexibilité sur le marché du travail.

·  La lutte contre l'inflation est par contre une réussite dans tous les pays.

2) LE DESENGAGEMENT DE L'ETAT FRAGILISE CEPENDANT LA CROISSANCE

A - Les limites du libéralisme.

·  Le libéralisme a des effets limités (France-Allemagne) (doc 2).

·  La flexibilité et la précarité sur le marché du travail pèsent sur la consommation, d'autant plus que le chômage reste fort.

·  La répartition du revenu national évolue en faveur des entreprises (hausse du taux de marge en France depuis 1983) mais la reprise de l'investissement n'apparaît qu'en 1998.

·  La liberté de circulation des capitaux au niveau mondial accroît les fragilités dans le domaine financier et les risques de krach.

·  Aux EU on a toujours un déficit commercial très important.

B - L'Etat-Providence : une nécessité pour la croissance.

·  L'action redistributive de l'Etat était déjà au cœur de la croissance fordiste des "Trente Glorieuses" (doc 3).

·  Outre la protection sociale des plus démunis, le salaire indirect (revenus de transfert, allocations...) permet de soutenir la consommation et donc la croissance (théorie de la demande effective chez Keynes) (doc 3).

·  La remise en cause de l'Etat-Providence a aussi accru les inégalités (ex : EU, GB, France).

·  L'insuffisance de la demande est l'une des explications de la faiblesse de la croissance en France jusqu'en 1998).

C - Les succès (relatifs) du libéralisme sont en bonne part liés... à l'intervention de l'Etat.

·  Aux Etats-Unis certains estiment que la forte croissance économique des années "80" et "90" doit plus au déficit budgétaire (important jusqu'en 1997) qu'aux vertus du libéralisme.

·  Les pouvoirs publics en Europe sont restés très présents : les prestations sociales en France représentent un tiers du revenu disponible des ménages. Le secteur public reste très important. Le "workfare" en GB est une forme - même atténuée - d'interventionnisme.

·  Finalement l'action de l'Etat apparaît encore comme un soutien de la croissance, en améliorant l'efficacité du marché et des entreprises (théories des externalités - doc 6)

Conclusion

A la faveur de l'histoire économique récente, le débat n'est plus de se positionner : "pour" ou "contre" l'Etat. La question importante est sans doute : QUEL Etat ?
La reprise de la croissance depuis 1998, mais aussi les perspectives de ralentissement donnent à cette question encore plus d'acuité.

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