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Jacques Duboin le dernier des utopistes

Au programme : un revenu égal pour tous, une réduction massive du temps de travail et l'instauration d'une « monnaie de consommation » rendant toute thésaurisation impossible.

par Bernard Kapp

Supplément Economie du Monde du 22 juin 1999

http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/tc_le_monde.htm

 

La crise économique mondiale, explique-t-il, n'est pas conjoncturelle, mais structurelle : elle résulte des contradictions croissantes entre le progrès technique et le mode de fonctionnement de la société capitaliste. Pour lui, le point fondamental est l'irruption de la machine et du moteur dans le système productif. Car la mécanisation réduit les besoins en travail humain. Les gains de productivité spectaculaires obtenus pendant les années 20 dans les industries les plus modernes, comme l'automobile, ne sont pour Jacques Duboin qu'une première illustration du phénomène. L'avancée des connaissances ne peut qu'accélérer la mutation de l'appareil industriel, qui va produire de plus en plus de richesses avec de moins en moins de main d'oeuvre.

Conclusion : le monde est désormais entré dans l'ère de l'abondance.

Or la logique du système capitaliste, qui s'est formée à une époque où les hommes échangeaient entre eux des biens à fort contenu de travail, reste celle de la rareté. Pas question de produire à plein régime pour satisfaire les besoins de la population à faibles coûts. La loi du profit oriente plutôt les entreprises vers des produits et des services qui peuvent être vendus à bon prix. Ce qui aboutit parfois à l'organisation de la pénurie. Exemple : on détruit régulièrement une partie des récoltes parce que les prix du marché sont trop faibles, alors que des millions de personnes meurent de faim...

Que faire pour que tout le monde puisse pleinement profiter des bienfaits de la science et des techniques ?

Changer de logique. Et passer d'une économie de l'échange à une économie de la répartition. Ce qui suppose de tirer un trait sur le passé et de réorganiser l'économie et la société sur de nouvelles bases. « Le rôle social de la machine économique, écrit Jacques Duboin, ne doit plus être de fournir du travail (entreprise chimérique, même à l'ère de la rareté), mais de procurer des produits et des services. » Le nouveau système réglera le problème de la misère et, plus généralement, celui de l'inégalité.

Chaque citoyen recevra de l'État une somme mensuelle fixe qui lui permettra de couvrir l'ensemble de ses besoins en matière d'alimentation, d'habillement, de mobilier, de transport, de loisirs, etc. Ce revenu social sera le même pour tous (sauf pour les enfants qui ont des besoins plus importants !). Bien que ce revenu soit un droit, le citoyen devra assurer en contrepartie un service social en participant à la production. L'État et les collectivités locales seront chargés de répartir le travail entre tous, en utilisant au mieux les connaissances et le savoir-faire de chacun. La durée de ce service social ? Elle se réduira au fur et à mesure de la rationalisation de la production et des progrès du machinisme. Et la réduction progressive du temps de travail permettra de dégager un temps de loisir de plus en plus important, pendant lequel chacun pourra se livrer à des activités librement choisies.

L'État, qui sera propriétaire des moyens de production, aura pour mission essentielle de réaliser l'équilibre économique en fixant d'une part, le volume des revenus distribués et, d'autre part, en organisant l'offre de produits et de services susceptibles de répondre à la demande. Les comportements évoluant sans cesse sous l'influence de la mode et de l'innovation, il conviendra d'analyser le plus souvent possible les statistiques de vente, précise Jacques Duboin, afin de déterminer ce que les consommateurs désirent et modifier les plans de production en conséquence.

Quant à la monnaie, elle aura un rôle extrêmement limité dans le nouveau système. L'épargne perdant toute utilité sociale (les investissements en capital fixe décidés par la collectivité seront assurés par un petit effort de travail supplémentaire), on cherchera à rendre la thésaurisation impossible.

D'où le recours à une « monnaie de consommation » d'un nouveau genre, qui ne servira qu'à gérer le revenu individuel. Gagée sur la production et non plus sur des réserves d'or ou de devises, cette monnaie ne sera utilisable que pendant un laps de temps limité, de l'ordre de quelques mois. Étant entendu que les consommateurs devront effectuer leurs très gros achats (les voitures, par exemple) en effectuant des paiements par tranches.

Par la suite, Jacques Duboin développe et affine son système dans une série de petits textes publiés entre 1934 et 1955. Chemin faisant, il balaie à coups de formules les objections présentées par ses lecteurs. Pourquoi irait-on travailler si l'on a de toutes façons droit à un revenu égal pour tous ? Parce que ce sera un geste civique. On accepte d'être mobilisé pour les horreurs de la guerre, mais acceptera-t-on de l'être pour les bienfaits de la paix ? Comment peut-on réduire la quantité de travail si les besoins à satisfaire ne cessent d'augmenter ? En limitant la production aux biens et aux services véritablement utiles et en éliminant les besoins artificiellement créés par la publicité. Etre riche, en régime d'abondance, c'est user des bonnes choses de l'existence sans jamais en abuser.

Jacques Duboin apparaît ainsi comme l'un des derniers utopistes, rescapé d'un âge où l'on accordait une confiance sans limites à la bonté naturelle de l'homme. Ce qui lui a valu d'être totalement - et injustement- ignoré par l'establishment de la pensée économique. Et de sombrer dans l'oubli des bibliothèques.

La grande relève des hommes par la machine de Jacques Duboin, 1932

Extrait, page 287 s., chapitre intitulé "La grande relève" : Hermodan, sage ermite vivant sur une montagne, prend la parole 

— (…) Je ne vois pas pourquoi la race humaine serait condamnée au travail à perpétuité. Ou alors il ne fallait pas la doter d’un cerveau grâce auquel elle oblige la matière à travailler à sa place. Des trésors de patience et d’intelligence ont été dépensés par des générations et des générations, pour inventer et mettre au point des machines qui, de plus en plus, remplacent le travail des hommes. Nous assistons aujourd’hui à la grande relève des travailleurs par la matière disciplinée et animée d’une force de production. Ne peut-on concevoir une évolution du capitalisme qui tienne compte de cette relève, sans obliger l’armée qui descend des lignes à mourir de faim ?

Au cours des siècles passés, tous les hommes, sans exception, étaient mobilisés pour la guerre, incessante et sans merci, que la faim, la soif et le froid font à notre pauvre humanité. Tout le monde devait gagner sa vie au prix de la sueur de son front, et passer tous les jours dans les tranchées du champ de bataille.

Mais voici que, comme au cours de la grande guerre, la défense s’organise, le matériel vient se substituer, en partie, aux poitrines vivantes. Il faut des effectifs de plus en plus réduits pour tenir les lignes contre l’ennemi héréditaire : la misère humaine. Les hommes sont relevés de la fournaise ; petit à petit, ils sont libérés de l’obligation de lutter pour leur vie. Ces soldats qui descendent vers l’arrière, ce sont des libérés, des hommes dont on n’a plus besoin puisque, sans leur présence au chantier, la communauté possède enfin tout ce qui lui est nécessaire.

Les libérés d’autrefois s’appelaient les rentiers. Aujourd’hui, ce sont les chômeurs. Les uns comme les autres ne sont pas indispensables pour la production des richesses. Jamais les récoltes n’ont été plus abondantes, ni les stocks plus élevés.

Un pays devrait être fier du nombre d’hommes dont le progrès permet d’économiser l’effort. Le chômeur, au lieu d’être la rançon de la science, devrait en être la récompense. Plus il y a de chômeurs dans un pays, plus le niveau intellectuel, plus l’étiage économique est élevé. Théoriquement, n’est-ce pas vrai ?

Vous m’effrayez, fit le propriétaire terrien.

— Qu’y a-t-il d’effrayant ? répliqua tranquillement Hermodan ? Voici deux pays de même population. L’un comme l’autre produisent, chaque année, la même quantité de richesses, mais, dans le premier, ce résultat est obtenu grâce à l’effort intensif de tous les travailleurs ; dans l’autre, grâce au travail de la moitié seulement de la population. Laquelle de ces deux nations possède le niveau intellectuel, social, économique, — mettez l’adjectif qui vous plaira, — le plus élevé ? La seconde évidemment. Cependant, ce pays privilégié est à plaindre, car la moitié de sa population, réduite à ne rien faire, est condamnée à mourir de faim et de froid. Voilà le drame que nous vivons.

 

http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/tc_le_monde.htm

http://perso.wanadoo.fr/grande.releve/ : vers l'économie distributive, Jacques Duboin crée la Grande Relève en 1935

http://www.jutier.net/contenu/jaduboin.htm : la vie de Jacques Duboin.

http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2007%2F04%2F24%2F67-la-grande-releve_chomage-ideal

 

autre argument qui conforte la position de Duboin : 

" En 1933, Albert Einstein expliquait déjà que la mauvaise utilisation des gains de productivité des années 1910 - 1925 (Ford et Taylor) était la cause fondamentale de la crise : « cette crise est singulièrement différente des crises précédentes. Parce qu'elle dépend des circonstances radicalement nouvelles conditionnées par le fulgurant progrès des méthodes de production. Pour la production de la totalité des biens de consommation nécessaire à la vie, seule une fraction de la main-d'oeuvre disponible devient indispensable. Or, dans ce type d'économie libérale, cette évidence détermine forcément un chômage (...).

 Ce même progrès technique qui pourrait libérer les hommes d'une grande partie du travail nécessaire à leur vie est le responsable de la catastrophe actuelle. » Écrivait Einstein avant de demander une « baisse de la durée légale du travail »."

 Voilà la principale explication du chômage et de la précarité qui ronge nos sociétés depuis 30 ans, voilà donc la cause fondamentale de la crise qui a éclaté depuis cinq ans : notre incapacité collective à gérer des gains de productivités colossaux. Car ces gains sont vraiment considérables : entre-temps, l'économie française produit 76 % de plus avec 10 % de travail en moins. Or, dans le même temps, grâce au baby-boom et grâce au travail des femmes, la population active disponible passait de 22,3 à 27,2 millions de personnes.

 Du fait des gains de productivité, l'économie a besoin de 10 % de travail en moins mais, dans le même temps, le nombre de personnes disponibles a augmenté de 23 % ! Un écart de 33 % s'est donc creusé entre l'offre et la demande de travail.

 Source : collectif Roosevelt 2012, proposition 13, janvier 2012

 

 

partie 2 : l'idéologie économique classique

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