écrire comme vivre à la frontière

 

qu'est-ce qui pousse quelqu'un à écrire ? et d'abord de la poésie ? Cette question sans cesse ressassée, même si elle appartient au lieu commun, permet à chaque auteur de donner sa vision, son histoire personnelle, le point de son entrée en écriture et du point de départ, nous pouvons ensuite plus facilement connaître le cheminement de cette personne en écriture, parce que nous sommes voués nous aussi à cheminer dans notre condition humaine et qu'il n'est pas facile de mettre des mots sur ce qui agite nos esprits et bouleverse nos âmes. Il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que de la rencontre entre Laurie et Pierre tout comme de la rencontre entre Pierre et Frantz, une histoire pouvait naître et nous y sommes tous entrés ardemment même si Pierre dans son roman retrace cette histoire... comme dans un roman. Pierre m'a demandé d'écrire quelques pages pour fileane.com. Dans le roman, je suis Dominique, la littéraire secrétaire du groupe, il m'appartient alors d'inscrire les propos de Pierre dans les grands thèmes de la littérature pour montrer là où se place ce poète qui a unis nos vies dans un réseau qui change la vie et nous fait évoluer au delà de notre imaginaire.

Avant d'écrire, il y a un arrachement à une réalité consécutivement à une méditation, à la prise de conscience d'une frontière avec une autre réalité  puis l'écriture naît de ce besoin d'appréhender le nouvel ailleurs, de décrire la nouvelle adresse. La jeunesse est l'époque de l'existence humaine pendant laquelle la plupart des frontières apparaissent, c'est pourquoi les poètes écrivent très jeunes et s'arrêtent souvent ou passent à d'autres recherches littéraires une fois leurs frontières franchies et le nouveau pays parcouru en tous les sens. Pierre n'a pas dérogé à cette règle de vie humaine et à ce cheminement littéraire.  Plus tard viendra le temps du retour en écriture vers l'époque d'avant le départ, de manière à boucler la boucle, à rendre cohérent un départ et une arrivée sans cesse repoussée plus loin en avant. Pour Pierre, la première frontière a été la forêt qui sépare la vallée des sommets sur lesquels s'étend au dessus de son village, le pays interdit par les fées aux hommes. Les bornes de cette frontière étaient ces " chênes de la vierge " au pied de la montagne du jardin des fées qu'il était interdit aux enfants de dépasser seuls. Pierre a encore entendu ces légendes racontées par les " vieilles " ou les grand-mères pour dissuader les enfants de souscrire à l'appel des sommets, tentation incontournable pour un enfant d'une vallée que de monter sur tous les sommets environnants. Cette frontière entre les humains, les sorcières, les fées, Pierre s'y est installé dernièrement dans un retour vers son point de départ et il poursuit son travail pour nous la rendre familière à travers ses recherches de livres et de témoignages sur la vie après la vie, les expériences de mort immédiate, les rites initiatiques. Le jeune poète sur son rocher cherchera les réponses dans les monuments érigés par les hommes sur les montagnes qu'il a sous les yeux ou dans la plaine d'Alsace. Et quels monuments pour attiser sa soif de savoir : de gauche à droite : la cathédrale de Strasbourg, le Mont Sainte-Odile, le camp nazi du Struthof, le Donon et derrière lui, assis à son pied : le jardin des fées !

Des milliers de personnes ont été et viendront à cet endroit, verront le même paysage. Pourquoi Pierre en a-t-il fait ce point de repère auquel ces dernières années, il se raccroche de plus en plus ? Oui, l'arrachement a eu lieu : ce départ imposé vers la plaine et l'internat pour que ce coureur des bois entreprenne enfin des études sérieuses. L'écriture du premier poème plus tard publié dans son premier recueil est bien l'acte qui brise une réalité pour revenir à la vie parmi ses montagnes, parmi le jardin des fées. A force de nouer ce lien, d'imaginer sa présence parmi les fées de ce jardin, de puiser à la source de ce pays où la vie est belle, le poète vivra sa première décorporation. Par delà l'écriture, son esprit, son corps s'arrachera à la réalité mais la bonne fée qui veille sur ce garçon à l'appel si impétueux, le ramènera vite fait sur son banc d'écolier dans la salle d'étude. Dès lors la vraie frontière est devant lui, terrible d'angoisse mais si pleine d'espoir et de bonheur : le jeune poète sait qu'il va devoir franchir les mystères de la vie, qu'au dessus du jardin des fées, mieux qu'aux fées, il peut s'adresser à sa source de vie, à celui qui vit en nous et nous fait franchir les limites de la mort charnelle. Dès lors le jeune poète est en route et son chemin est stupéfiant de simplicité. Avec calme et l'on dirait un détachement incompréhensible, un sang-froid inquiétant, il avance de dialogues en dialogues avec sa source, d'accidents sources immédiates de nouvelles décorporations et de guérison à laisser pantois un médecin. Car cette frontière, même si elle est connue pour chaque être humain, appartient depuis quelques siècles à un autre monde dont la plupart n'a que faire maintenant que l'entreprise rationnelle de celles et ceux qui cherchent à diriger nos sociétés a quasiment interdit et effacé toutes réminiscences de cet au delà d'où pourtant les poètes vont et viennent comme Freud l'avait si bien écrit.

Les mots ne seront jamais une frontière pour un poète, il les traverse pour créer son langage, son rythme d'expression sensitive. Écrire pour cultiver la forme ou pour travailler à la conservation d'une langue est une occupation d'écrivain en mal d'inspiration. Ce n'est pas une occupation digne d'intérêt pour une jeune poète de la trempe de Pierre dont le chemin à parcourir est l'inspiration même. S'avancer, sortir du rang, découvrir une nouvelle frontière pour aussitôt la franchir et retrouver dans ces nouveaux domaines les traces de ce pays commun à nous tous lorsque nous sommes là-haut, au pays de notre lumière, oui ! Voilà une occupation capable d'assouvir l'appétit de vivre d'un jeune poète ! Certes il faut un corps capable de supporter quelques épreuves, des changements de rythmes avec des intensités d'énergie vitales qui ébranlent et consument l'enveloppe charnelle d'un être humain. Pierre n'a pas cette résistance corporelle et cette santé d'acier ! Alors il va se mettre à courir à pied, gagner des cross country puis pour aller plus loin, il va monter à vélo et son plaisir, ses plus beaux souvenirs se forgeront dans la montée des cols chez lui puis plus tard dans les Alpes de Haute-Savoie et encore plus tard dans les Alpes-Maritimes. Il aimait faire de longues échappées mais se battait guère pour cette victoire futile au bout de la route. Le vélo n'était qu'un entraînement pour poursuivre une autre route. De même faire de la randonnée alpine n'était qu'une manière de monter sur des sommets de plus en plus hauts au dessus des neiges éternelles pour lui qui était déjà monté tout là-haut, par delà notre univers ! La frontière n'est pas un obstacle, une limite et la franchir n'est pas une vaine prétention mais bien une manière de vivre !

Oui mais, montre en main, quelqu'un tel que Pierre vit tout de même bien plus d'heures et de moments de ce côté-ci de la frontière dans la cruelle réalité ou dans la mouise que de l'autre côté ! Alors ? Nous n'avons pas pu lire les essais enflammés qu'il écrivait à vingt ans et qui lui valurent l'attention du responsable du service des manuscrits d'une grande maisons d'édition parisienne. Pierre a rejeté ces textes. Ce que nous savons de lui, c'est qu'effectivement il eut le courage de la lâcheté et il s'engagea à étudier l'industrie pendant une bonne douzaine d'années après avoir fait ses premiers pas dans une société d'assurances. Les ouvriers et le personnel durent lire souvent à deux fois ses notes de services et ses notes d'informations tant il écrivait bien avec des mots que certains chefs de service durent vérifier le soir dans le dictionnaire ( mais qui étaient justement employés ) pour les expliquer le matin suivant à leurs subordonnés. Certes il donna plus l'image de quelqu'un qui ne fait que passer que celle d'un jeune cadre dynamique soucieux de sa carrière mais il a aimé discuter avec le personnel aux quatre coins des usines où il a travaillé. Se noircir les mains en allant au charbon tout comme il mouillait son maillot en courses cyclistes, n'a jamais été un problème. Au contraire, Pierre aime répéter le conseil de Paul Eluard : voilà que les poètes ont des frères, ils doivent vivre au milieu d'eux ! Non, vivre parmi la cruelle réalité n'a pas été un problème pour lui. Il sait que ces moments d'épreuve sont nécessaires pour de temps à autre aller de l'autre côté ... de la frontière ou du miroir.

Une fois la frontière franchie, l'écrivain ou le chercheur d'initiation satisfait sa curiosité avide de savoir en parcourant les cultures qui parsèment sa route. Son cheminement s'éclaire à la lumière d'une autre culture que sa culture première ou maternelle. Une fois ailleurs après l'arrachement originel, l'écrivain assouvit sa curiosité en décryptant les cultures des peuples qu'il rencontre pour nourrir davantage son langage et le rendre plus à même de traduire ce monde d'au delà de la frontière, inconnu ou inconcevable pour tant de ses contemporains emmurés dans les limites de dogmes et de pouvoirs étouffants. Pierre a rapidement écarté la " culture " communiste encore prisée des intellectuels durant sa jeunesse. Suivant le yeux fermés son mentor Paul Eluard, il lut bien entendu les surréalistes, ne retint d'Aragon que le poète et comprit que le communisme n'était qu'un système de pouvoir au même titre que le capitalisme ou que les systèmes nationalistes et fascistes éliminés durant la seconde guerre mondiale. Les cours d'histoire durant sa scolarité n'avaient fait qu'entretenir une confusion dommageable, par contre le jeune étudiant en Droit Constitutionnel retint bien la leçon de ses maîtres : la France n'a jamais réussi à changer de constitution sans connaître des guerres militaires et/ou des guerres civiles. Pierre creusa cette histoire, sonda l'immobilisme de notre droit et de nos institutions et découvrit derrière la culture républicaine franco-française, le temps des cathédrales et de cette vaste entreprise pour organiser l'Europe en réseaux de savoir, de cathédrales, d'ordres spirituels et chevaliers sans royaumes et quasiment sans papauté ! Dès lors il s'attache à briser les frontières artificielles et politiques imposées par les défenseurs de nos systèmes de pouvoir pour occulter l'alternative de l'organisation en réseau. Comprenant que pour restaurer le niveau de confiance requis par une organisation en réseau, la production d'échanges sacrés et inviolables nécessite une réouverture et une dynamisation de la dimension spirituelle de l'être humain, Pierre, après bon nombre d'autres chercheurs et écrivains occidentaux, s'est tourné vers les cultures asiatiques de l'Inde, de Chine, du Tibet, du Japon, en dévorant notamment l' oeuvre d'Alexandra David Neel. Aujourd'hui il poursuit son travail pour que ces passages dans les autres cultures servent de pilier à un mariage des cultures dont notre humanité à tant besoin comme fondement d'un développement durable.

Dès lors, une fois ce brassage des cultures fait, le poète peut revenir vers sa source enfantine. Il a compris les liens entre les vestiges mégalithiques du mur païen et le couvent dressé sur le sommet de la montagne celte par celle qui fut l'élève des moines, ancêtres des moines bénédictins, et qui cultivaient déjà le mariage des cultures romaines, hébraïques et celtes. Il déchiffra la correspondance mystique et intemporelle entre ce couvent sur cette montagne et la flèche de cette cathédrale que bâtirent les hommes lorsque fut venu le temps de ce savoir capable de vivre dorénavant au coeur des villes. Il admit que les fées depuis leur jardin n'étaient peut-être pas si étrangères que cela à cette évolution de l'humanité. Mais comment comprendre l'irruption dans ce paysage du camps de concentration et d'extermination nazi ? N'aurait-ce pas été à une épée d'interdire la construction de ce camp ? Rien n'est jamais acquis à l'homme ! C'est trop vite dit ! Comme le poète défend ses amours, l'initié prend l'épée pour que les criminels ne puissent l'utiliser et s'il n'en a pas, il vend son manteau pour en acheter une... Ce camp, ce lieu marque aussi une frontière pour Pierre entre le pacifisme angélique et la lutte obstinée de la lumière contre les ténèbres. Il n'adhèrera jamais complètement à une nouvelle culture. Pierre va les traverser puis il s'en arrachera, il fera une nouvelle échappée et il reviendra à sa source. Sa culture maternelle lui interdisait de partir seul sur la montagne et d'errer parmi le pays interdit ou le jardin des fées. Fort de ses pérégrinations, il y campera toutes ces dernières années. Les fées, d'après la légende, voulaient bâtir un pont par dessus le fossé rhénan. Pierre jettera un pont jusqu'au pied des pyramides et suivant les traces d'Hermès, d'Orphée, de Moïse, de Pythagore, de Jésus et de tant d'autres, Auguste, Jean, Antoine, Pacôme puis Kléber et Bonaparte et de tant d'autres encore, il refera le chemin d'Éleusis à Dendérah, il remontera aux sources initiatiques les plus vénérables de notre civilisation occidentale qui ont donné vie aux organisations en réseau des temps humains les plus florissants. Et son roman s'achève par le combat des chevaliers contre les mercenaires à la solde des dirigeants de nos systèmes de pouvoirs comme du temps des celtes et des druides, de ces druides celtes que les grands prêtres d'Égypte considéraient comme ayant un savoir supérieur au leur. Si Pierre devait poursuivre ce roman, il pourrait sans aucun doute camper un nouvel initié professeur dispensant au fées des cours sur l'art et la manière d'ouvrir leur pays aux gens de bonne volonté et de ne plus l'interdire aux hommes. Aurait-il ainsi boucler la boucle ? Serait-il venu enfin pour ce poète le temps de l'éternel retour ? Pourrait-il alors nous quitter définitivement ?

Ni Laurie, Françoise, Anke, Sandra, Barbara, Carine ou moi sommes une muse pour Pierre. Nous sommes toutes arrivées trop tard alors qu'il avait déjà fait la partie la plus éprouvante de son chemin. Nous lui avons apporté nos cultures et il est vrai qu'en culture féminine, il n'était pas encore sorti d'une certaine ignorance mais cela va nettement mieux lorsque nous l'avons entre nos bras. Comme nous toutes, il sait que son chemin n'a rien d'exceptionnel, qu'il a juste suivi le chemin de l'écrivain, du poète. Bon nombre de ses frontières sont devenues les nôtres et nous aimons avec lui les franchir avec amour et amitié. Que quelqu'un vienne nous empêcher de poursuivre cet art de vivre, vienne interdire le développement de nos réseaux de vie, alors nous relirons la fin du roman de Pierre. Cette fin colle étroitement à celle de Jésus et de la première communauté nazoréenne ou chrétienne qui de Jérusalem partit changer l'empire romain et le monde malgré la destruction de Jérusalem. Nous savons qu'il nous appartiendra alors de l'actualiser sans fanatisme et dogmatisme mais en continuant de la vivre parce que notre foi, construite et grandie autour de Pierre, nous apprend que la vie ne s'arrête pas à la mort de notre corps charnel et que celui qui vit en nous, nous fait ressusciter à l'autre dimension de notre vie lorsque notre corps meurt et disparaît. Nous, nous nous aimons pour toujours et parmi nos enfants, d'autres poètes hommes femmes enfants surgiront et franchiront de nouvelles frontières entre notre condition humaine et les mystères de notre vie et de la vie au delà de notre univers.

Le système éducatif transmet un savoir calqué sur les fonctions créées par les dirigeants de nos systèmes de pouvoir. La sélection se fait pour placer du mieux possible chacun à la place et au statut social que ces efforts intellectuels ou manuels lui permettront d'obtenir. Mis à part le passage d'un niveau de difficulté à un autre niveau supérieur, il n'y a pas dans ce système éducatif, de frontière  destinée à être franchie par les élèves. La source de savoir personnelle et initiatique reste toujours bannie et les progrès technologiques que la jeunesse amasse dans ses poches ou sur ses oreilles, devant ses yeux ne la pousse même plus à se questionner sur le pourquoi et le comment de ces nouveaux produits ou gadgets électroniques, numériques. Lorsqu'il suffit d'acheter ou de faire acheter, la frontière en tant que telle n'existe plus. Il est alors compréhensible de rencontrer dans nos écoles un nombre incroyable de jeunes démotivés, blasés ou furieux d'être déjà écartés, exclus de ces nouveaux paradis artificiels instaurés par les dirigeants de nos systèmes de pouvoir pour attirer les gens, les garder et les divertir afin que les affaires de leurs pouvoirs continuent à se développer. Ces frontières artificielles de la mode, de l'argent, du statut social, du genre de musique ou de peinture, de littérature, de la drogue donnent l'illusion d'une progression, d'une évolution mais rien ne change et les frontières de la vie restent interdites sous le poids de l'ordre social et de sa justification rationaliste voire religieuse. Cette remise en cause des frontières artificielles de nos systèmes de pouvoir fait aussi partie de l'éternel retour et c'est loin d'être un mythe une fois que la frontière vitale est franchie et que vous parcourez l'autre domaine, la surréalité, que vous avez brisé les limites qui dans nos systèmes de pouvoirs assignent les gens à résidence dans leur statut social inique et superfétatoire, leurs rôles serviles et leur soumission qui les rend complice des plus grands criminels et aveugles devant les plus stupides utopies, ces parts irréalisables des systèmes de pouvoir. 

Écrire c'est vivre sur la frontière. Malraux écrivit : " la gloire, c'est vivre en marge " . Laissons la gloire de côté. Retenons seulement que dans notre condition humaine, nous devons franchir les limites de la mort et qu'il nous est possible, comme cela était enseigné  à Dendérah et à Éleusis, de ressusciter à la vie dès notre existence humaine, bien avant la mort charnelle. Vivre sur la frontière consiste bien à briser les murs érigés par celles et ceux qui ont besoin pour développer leurs intérêts particuliers, d'interdire cette traversée de la frontière aux gens dont ils organisent la soumission et la mise en résidence dans les fonctions de leur système de production de richesses ou de savoir rationnel et dogmatique . Ceci correspond aussi à " l'éternelle critique " de la poésie de Paul Eluard que Pierre nous répète souvent :

" C'est entendu je hais le règne des bourgeois, le règne des flics et des prêtres mais je hais encore plus l'homme qui ne le hait pas comme moi de toutes ses forces, je crache à l'homme plus petit que nature qui a tous mes poèmes ne préfère pas cette critique de la poésie "

Dominique

 

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